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Géopolitique

Varsovie sous Varsovie

Le Grand Continent · mis à jour il y a 26 j

L’historienne de la littérature et directrice d’études à l’EHESS piste les traces d’un monde qui rayonne et qui saigne. L’article Varsovie sous Varsovie est apparu en premier sur Le Grand Continent..

Première vision de Varsovie

Pour l’historienne Judith Lyon-Caen, Varsovie évoquait avant tout une ville marquée par la mémoire de la Seconde Guerre mondiale et de la Shoah, où l’idée de tourisme semblait inappropriée. Cette perception était liée à son travail de recherche sur les témoignages écrits de la Shoah, notamment ceux produits dans les ghettos et les camps. Cependant, après son premier voyage en 2011, elle découvre une ville dynamique, avec ses étudiants, ses espaces verts, ses quartiers modernes et son fleuve, la Vistule, qui lui confère une énergie particulière. Elle y a même vécu temporairement en tant que professeure invitée à l’université de Varsovie, tout en ressentant une tension persistante entre cette ville moderne et consumériste et son passé tragique.

Attachement aux lieux et saveurs

Judith Lyon-Caen apprécie particulièrement Varsovie pour son printemps, où les tilleuls en fleurs diffusent une odeur miellée caractéristique. Elle est attachée au marché central autour de la Hala Mirowska, où elle retrouve des saveurs de la cuisine polonaise traditionnelle, comme le pain de seigle, la soupe de betteraves, les harengs ou les cornichons, héritées de sa grand-mère. En période de canicule, elle recommande un chłodnik, une soupe froide à base de betteraves. Ces éléments culinaires et sensoriels lui rappellent une Europe centrale riche et variée, malgré les bouleversements historiques.

Langue polonaise et héritage familial

La langue polonaise occupe une place centrale dans l’histoire familiale de Judith Lyon-Caen. Sa grand-mère, née à Paris avant la Première Guerre mondiale, parlait polonais comme langue maternelle. Ses arrière-grands-parents tenaient une bijouterie puis une maroquinerie rue des Écoles à Paris, où Marie Curie aurait parfois rendu visite. C’est principalement à travers ses travaux universitaires à l’EHESS (École des hautes études en sciences sociales) que l’auteure a renoué avec la langue et la Pologne, notamment lors de ses recherches sur les témoignages de la Shoah.

Recherches sur la Shoah à Varsovie

Judith Lyon-Caen s’est rendue à Varsovie pour la première fois dans le cadre de ses recherches sur les témoignages écrits de la Shoah, en particulier ceux produits dans les ghettos et les camps. Elle s’est intéressée au rôle de la littérature dans ces contextes et à la manière dont ces documents ont été intégrés aux premières historiographies du génocide. Ses travaux s’appuient sur des réseaux scientifiques établis par l’EHESS avec des pays de l’ancien bloc communiste, notamment la Pologne, après la chute du mur de Berlin dans les années 1990. Ces échanges visaient à renforcer les liens entre chercheurs en sciences sociales, souvent dissidents, et à créer de nouvelles générations de chercheurs ouverts sur l’Europe, une initiative appelée le « Tour d’Europe centrale » par la sociologue Rose-Marie Lagrave.

Varsovie, ville stratifiée

Varsovie se distingue par une stratification historique unique : la ville actuelle est construite sur les ruines de la Varsovie d’avant-guerre, elle-même reconstruite après la Seconde Guerre mondiale. Contrairement à Berlin, qui a intégré sa mémoire dans son tissu urbain, Varsovie n’a pas développé de parcours mémoriels ou d’œuvres d’art marquantes pour évoquer son passé. Pourtant, le tracé des rues et leurs noms ont survécu, rappelant l’emplacement des lieux détruits. Par exemple, des rues comme Niska, Dzika ou Mila évoquent à la fois le Varsovie d’avant-guerre, la révolte du ghetto en 1943 et la Varsovie communiste puis moderne. Cette superposition des époques crée une sensation troublante pour les visiteurs.

Biographies de rue et archives secrètes

L’historien Jacek Leociak a réalisé des « biographies de rue » du ghetto de Varsovie, retraçant l’histoire de la ville à travers ses rues, comme celles de Niska ou Mila, qui étaient des lieux de résistance pendant l’insurrection d’avril 1943. Ces travaux s’appuient sur des documents variés, comme les textes du poète Władysław Szlengel, qui évoquait ces rues comme des « forêts de partisans ». Par ailleurs, le collectif Oneg Shabbat, dirigé par l’historien Emmanuel Ringelblum, a collecté des archives clandestines pendant la guerre, cachées dans des bidons de lait enterrés rue Nowolipki. Ces archives, retrouvées après-guerre, contiennent journaux intimes, tickets de rationnement, programmes de théâtre et photographies, offrant un témoignage unique de la vie dans le ghetto.

Rachel Auerbach, chroniqueuse du ghetto

Rachel Auerbach était une journaliste polonaise qui a tenu un journal dans le ghetto de Varsovie, décrivant la dégradation des conditions de vie et sa propre résistance morale face à la famine et à la violence. Elle a également travaillé dans une cantine populaire et a survécu à la grande déportation de juillet 1942. Ses écrits, comme La lamentation des choses inanimées et Lacrimae rerum, rendent hommage aux victimes à travers les objets abandonnés, offrant une vision poétique et moderne de cette période. Ses archives, incluant des enregistrements de chansons d’enfants, ont été conservées et sont aujourd’hui accessibles au public. Ses textes ont été traduits en français en 2025 aux Presses universitaires de Strasbourg.

Institut historique juif

Les archives collectées par le collectif Oneg Shabbat sont aujourd’hui conservées à l’Institut historique juif de Varsovie, situé dans l’ancien bâtiment de la Grande bibliothèque juive, l’un des rares édifices épargnés par la guerre. L’entrée du bâtiment présente un pavement de marbre brûlé lors de la destruction du ghetto, dont les traces de chaleur ont été conservées comme un témoignage des violences subies. Cet institut abrite un musée et un centre de recherche, offrant une plongée dans l’histoire matérielle de la vie dans le ghetto à travers des objets du quotidien, des documents et des photographies.

Ce que ça pourrait changer

Varsovie a été le théâtre de vives querelles mémorielles, notamment sous la présidence d’Andrzej Duda (2015–2025), où le gouvernement polonais promouvait un récit national minimisant la participation des Polonais à la destruction des Juifs, tout en mettant en avant des récits d’entraide héroïque. Ces tensions se sont cristallisées dans l’espace urbain, comme en 2004, lorsque le maire Lech Kaczyński (futur président) a rebaptisé une place du ghetto en l’honneur de Mieczysław Apfelbaum, un membre controversé de l’Alliance militaire juive, afin de réorienter le récit mémoriel vers un prisme anticommuniste. Ces débats reflètent les enjeux politiques et identitaires liés à la mémoire de la Shoah en Pologne.

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