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Économie

Comment la raréfaction des terres menace la matrilinéarité dans le Meghalaya (Inde)

LVSL · mis à jour 22 juin

C’est un fait bien documenté : la colonisation européenne a modifié en profondeur les structures économiques et la répartition des ressources des pays colonisés. L’expansion de l’économie de marché qui s’en est suivie n’a fait qu’accroître les inégalités et accélérer la destruction des ressources naturelles.

Origines matrilinéarité Meghalaya

Dans l’État indien du Meghalaya, peuplé principalement par l’ethnie Khasi, la société est organisée selon un système matrilinéaire. Cela signifie que l’héritage des biens (terres, maisons) et le nom de famille se transmettent de mère en fille, et non de père en fils comme dans la plupart des sociétés. Les femmes y détiennent donc un pouvoir économique et social important, avec un statut élevé. Ce système est ancré dans des traditions locales où les terres sont gérées collectivement par les communautés, sans possibilité de vente, selon des règles décidées en commun. Les Khasis entretiennent aussi un lien spirituel fort avec leur territoire, comme le raconte leur mythologie où des divinités punissent la surexploitation des ressources naturelles.

Colonisation et privatisation

Au XIXe siècle, les Britanniques ont introduit dans le Meghalaya des changements majeurs en imposant la propriété privée des terres, remplaçant le système communautaire ancestral. Les missionnaires ont aussi imposé l’anglais et le christianisme, devenus aujourd’hui les langues et religions officielles de l’État. Cette privatisation a permis à quelques colons d’acquérir des titres de propriété, transférant le contrôle des terres de la communauté vers l’administration coloniale. Deux siècles plus tard, l’économie de marché a accéléré ce mouvement, transformant les petites exploitations familiales en grandes cultures commerciales (thé, café) ou en zones d’extraction minière (charbon, calcaire, uranium). Résultat : le Meghalaya a perdu 3 600 km² de forêts depuis 2011, dont 1 000 km² entre 2019 et 2021.

Conséquences économiques

La raréfaction des terres a des répercussions dramatiques sur les populations locales. Beaucoup de familles, confrontées à des besoins de liquidités, ont vendu leurs terres à des investisseurs et doivent désormais les louer pour survivre. Par exemple, dans le village de Laitlyndop, une habitante paie 1 000 roupies (12 $) par an pour louer une parcelle cultivable. Cette pression économique s’ajoute à l’abandon forcé de l’agriculture sur brûlis, une pratique ancestrale interdite au nom de la préservation environnementale. Ces changements ont rendu la région dépendante des programmes alimentaires nationaux, avec des conséquences sanitaires graves : près de 60 % des femmes souffrent d’anémie en raison d’une alimentation appauvrie (remplacement du riz traditionnel par du riz blanc, disparition des animaux sauvages chassés autrefois).

Statut Scheduled Tribe

Pour protéger les populations autochtones comme les Khasis, l’Inde a instauré le statut de Scheduled Tribe, qui leur réserve un accès privilégié aux terres et à certaines formations ou emplois. Cependant, ce statut a aussi exacerbé les tensions avec les non-tribaux, jaloux de ces privilèges. Malgré cette mesure, le phénomène de landlessness (perte totale de terres) persiste. En 2021, le Meghalaya a interdit l’exploitation artisanale des mines de charbon au profit d’une extraction « scientifique », mais cette décision a surtout creusé les inégalités entre ceux qui possèdent les moyens technologiques et les autres. Certaines voix demandent désormais un plafonnement de la possession des terres, sans succès pour l’instant.

Attaques matrilinéarité

La raréfaction des terres menace directement le système matrilinéaire. Certaines familles, enrichies par l’économie de marché, modifient la répartition des héritages : les filles reçoivent les maisons ancestrales, tandis que les fils héritent des entreprises (hôtels, restaurants). Cette évolution réduit le pouvoir économique des femmes et renforce celui des hommes. Par ailleurs, les femmes sont souvent accusées de dilapider les ressources en épousant des non-Khasis. En 2018, une loi appelée Lineage Act Bill a été votée pour retirer le statut tribal aux femmes Khasis mariées à des non-Khasis, sous prétexte de préserver les traditions. Pourtant, la matrilinéarité permet justement aux femmes de transmettre leur nom et leurs terres, quel que soit l’origine du père. Cette loi est donc perçue comme une tentative de restreindre les droits des femmes au nom d’un prétendu nationalisme.

Ce que ça pourrait changer

Depuis les années 1980, des groupes comme le *Syngkhong Rympei Thymmai* (SRT) militent pour un passage à la **patrilinéarité**, jugée plus favorable au développement économique. Ces militants, qualifiés de *masculinistes* en Occident, accusent les femmes d’être de mauvaises gestionnaires des terres et de favoriser l’accès des étrangers aux ressources locales. Les femmes qui épousent des non-*Khasis* sont publiquement stigmatisées, comme une jeune femme lynchée en 2022 pour avoir affiché sa relation avec un non-*Khasi* sur les réseaux sociaux. Ces attaques s’inscrivent dans un contexte plus large où la défense des terres est liée à celle des corps des femmes, un lien analysé par le courant **écoféministe**. Sans régulation forte, le Meghalaya pourrait suivre le même chemin que d’autres sociétés matrilinéaires, comme les *Nayars* du Kerala, où ce système a disparu sous la pression du capitalisme.

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