En rebaptisant le lac Ontario, Donald Trump défie l’héritage de George Washington
Des Autochtones américains dénoncent un décret occultant leur présence ancestrale dans les Grands Lacs..
Le lac Ontario porte un nom d’origine wendate, une langue autochtone iroquoienne, Ontarïio’, qui signifie « le lac est beau, grand ». Ce toponyme est attesté depuis au moins le XVIIe siècle, avec des manuscrits wendats et des lexiques du XVIIIe siècle mentionnant déjà cette appellation. Les Haudenosaunee (anciennement appelés Iroquois par les Européens), une confédération de six nations autochtones dont les Mohawks, les Sénécas et les Oneidas, utilisaient aussi des noms pour désigner ce lac dans leurs langues respectives. Par exemple, en mohawk (kanien’kéha), il s’appelle Kaniatarí:io, et en anishinaabemowin, Niigaani-gichigami. Ces noms reflètent l’importance historique et culturelle de ce plan d’eau pour les peuples autochtones, bien avant l’arrivée des Européens. Le lac servait de voie navigable et de carrefour pour le commerce, la diplomatie et les déplacements entre les nations.
Le 27 août 2026, le président américain Donald Trump a signé un décret rebaptisant le lac Ontario en Lake America aux États-Unis. Ce changement de nom, appliqué dans les documents fédéraux américains, s’applique uniquement aux États-Unis et ne peut être imposé au Canada ni aux gouvernements autochtones. Malgré cette limitation, des entreprises comme Google et Apple ont déjà intégré ce nouveau nom dans leurs services pour les utilisateurs américains. Le décret a suscité de vives réactions parmi les nations autochtones, notamment la Seneca Nation et la Wyandotte Nation, qui y voient une atteinte à leur patrimoine culturel et historique.
La Seneca Nation, dont le territoire ancestral borde le lac Ontario, a vivement condamné le décret. Son président, J. Conrad Seneca, a souligné que le lac n’est pas une frontière entre les États-Unis et le Canada, mais un territoire autochtone ancestral. Il a rappelé que le lac porte un nom wendat, sga:nyodai:yoh (« beau lac »), et que les ancêtres sénécas et haudenosaunee l’utilisaient bien avant la création des deux pays. La Wyandotte Nation, dont les membres descendent des Hurons-Wendats, a également dénoncé ce changement, le qualifiant d’offense à leur histoire. La Wyandot Nation of Kansas a exprimé son indignation, affirmant que ce décret s’inscrit dans une longue histoire d’effacement des peuples autochtones.
Le lac Ontario est mentionné dans le traité de Canandaigua, signé en 1794 entre les États-Unis et les Six Nations haudenosaunee, sous la présidence de George Washington. Ce traité, toujours en vigueur aujourd’hui, reconnaît les droits des Haudenosaunee sur leurs terres et établit une « paix et une amitié perpétuelles ». L’article 3 de ce traité utilise le nom Lake Ontario pour délimiter des territoires sénécas. Le décret de Trump, en changeant ce nom, est perçu comme une violation de l’esprit de ce traité, qui fait partie de la loi suprême des États-Unis selon l’article 6 de la Constitution américaine. Les experts soulignent que ce changement ne modifie pas les obligations juridiques des États-Unis, mais risque d’affaiblir la compréhension des traités et des droits autochtones.
Le changement de nom du lac Ontario est interprété comme un acte politique symbolique, visant notamment à contrer le premier ministre canadien. Des historiens comme Michael Leroy Oberg et Scott Manning Stevens y voient une réaction immature et provocatrice, sans fondement idéologique solide. Stevens souligne que le choix du terme America occulte les autres pays du continent, comme le Canada ou le Mexique, et relève d’une forme d’appropriation. Oberg craint que cette décision ne reflète un mépris croissant pour l’histoire et les sensibilités autochtones, et ne renforce une dynamique de durcissement politique. Le décret s’inscrit dans une tendance plus large de rejet des avancées en matière de reconnaissance autochtone, comparable à l’opposition au retrait de monuments confédérés.
Bien que le décret de Trump ne crée ni ne supprime aucun droit juridique, ses conséquences pourraient être indirectes. Les traités, comme celui de Canandaigua, utilisent les noms des lacs et cours d’eau pour délimiter les territoires et témoigner des relations entre les nations. En remplaçant Lake Ontario par Lake America dans les documents fédéraux, l’administration Trump pourrait brouiller la compréhension de ces accords historiques. Robert B. Caldwell, professeur d’études autochtones, explique que les noms des lieux agissent comme des archives pour la mémoire collective. Effacer un nom autochtone revient à obscurcir le lien historique entre un territoire et les peuples qui l’ont nommé, affaiblissant ainsi la reconnaissance des droits issus des traités.
Malgré les tentatives d’effacement, certains noms autochtones ont survécu à la colonisation, comme *Manhattan*, dérivé de *Manahatta* en langue lenape. Aujourd’hui, des nations autochtones mènent des initiatives de contre-cartographie pour rétablir les noms traditionnels des lieux, utilisant des atlas et répertoires bilingues. Ces efforts visent à rendre visibles les liens toujours vivants entre les peuples autochtones et leurs terres. Judith Manthe, cheffe principale de la Wyandot Nation of Kansas, voit dans le décret de Trump une tentative de réécrire l’histoire, mais reste optimiste quant à la résilience des peuples autochtones. Elle refuse de prédire l’avenir du nom après le départ de Donald Trump, soulignant que la mémoire et l’attachement à ces territoires persistent malgré les tentatives d’effacement.

