Les tout premiers influenceurs au monde étaient français et sont nés après la Révolution
Au lendemain de la Révolution française, une génération de journalistes, mondains et prescripteurs de goût invente une nouvelle manière d’influencer les comportements. Une histoire qui montre que le « lifestyle » est bien plus ancien que les réseaux sociaux..
Après la Révolution française de 1789, une nouvelle génération de prescripteurs émerge en France. Ces figures, souvent journalistes ou mondains, inventent une forme d’influence sur les comportements, bien avant l’ère des réseaux sociaux. Parmi elles, Grimod de La Reynière se distingue en 1806 avec le Journal des Gourmands et des Belles, un magazine pionnier mêlant gastronomie, mode et vie théâtrale. Ce périodique, l’un des premiers à adopter une approche lifestyle complète, rappelle les comptes Instagram actuels par sa diversité de contenus. Grimod de La Reynière était déjà connu pour son Almanach des Gourmands (1803-1812), considéré comme le premier guide gastronomique et critique des restaurants de l’histoire.
Avant 1789, les guides de savoir-vivre et les manuels de mode s’adressaient à une élite dont le rang social était déjà établi. Après la Révolution, ces ouvrages visent un public dont la position sociale est incertaine ou nouvellement acquise. La question n’est plus seulement de préserver son rang, mais de trouver sa place dans une société en recomposition. Les influenceurs de cette époque reflètent cette mobilité sociale, professionnelle et géographique, marquée par des exils, des retours et des déplacements. Grimod de La Reynière, par exemple, a exercé plusieurs métiers (avocat, critique de théâtre, épicier de luxe) avant de se consacrer à l’écriture gastronomique.
Dans la France post-révolutionnaire, une galerie de personnages éclectiques émerge pour transmettre les codes culturels de l’Ancien Régime dans un monde où les repères ont été bouleversés. Le goût et la culture matérielle deviennent des marqueurs sociaux essentiels. Des architectes comme Charles Percier et Pierre Fontaine, nommés par Napoléon, publient le Recueil de décorations intérieures (1801-1812), un ouvrage qui codifie le style Empire et fixe ses canons pour les élites capables de les adopter. Ces prescripteurs ne se contentent pas de donner des conseils : ils façonnent un art de vivre, incluant gastronomie, mobilier et décoration.
Avant la Révolution, les reines et favorites royales comme Madame de Pompadour ou Marie-Antoinette dictaient les tendances. Après 1789, l’influence en matière de mode passe aux épouses de financiers et banquiers, ainsi qu’à des aristocrates et mondaines comme Juliette Récamier, Thérésa Tallien ou Fortunée Hamelin. Ces femmes, souvent issues de milieux modestes ou coloniaux (Hamelin était créole de Saint-Domingue), deviennent des icônes dont les tenues et intérieurs sont imités et commentés par la presse. Fortunée Hamelin, membre des Merveilleuses, était célèbre pour ses coiffures et tuniques inspirées de l’Antiquité, copiées dans tout Paris. Son salon, l’Hôtel de Bourrienne, était l’un des plus influents de l’époque.
La Grande-Bretagne connaît aussi des figures comparables, comme Josiah Wedgwood, manufacturier qui a su imposer un style néoclassique à la bourgeoisie en plein essor. Beau Brummell, issu d’un milieu modeste, impose son jugement vestimentaire au prince de Galles. Emma Hamilton, née dans une famille ouvrière, devient une icône admirée et imitée grâce à ses portraits par George Romney. Cependant, la différence majeure avec la France réside dans le contexte : en Grande-Bretagne, les transformations sociales sont progressives et l’ancienne aristocratie absorbe les nouveaux riches, tandis qu’en France, la Révolution provoque une rupture profonde et une recomposition radicale de la société.
La fin de la Terreur (1794) libère une soif de plaisirs longtemps réprimés. Napoléon encourage le renouveau des industries du luxe (soieries, mobilier, joaillerie) pour soutenir l’économie et légitimer son pouvoir. La Révolution crée aussi de nouvelles fortunes via l’achat des Biens nationaux (propriétés confisquées à la noblesse et au clergé) ou la spéculation (agiotage) sur la dette publique. À partir de 1808, la noblesse impériale institutionnalise l’ascension d’une nouvelle élite, composée d’administrateurs et d’officiers promus, qui doivent apprendre les codes de la noblesse traditionnelle. Le restaurant, invention parisienne née de cette période, devient un espace public où le goût se juge et s’imite.
L’influence *lifestyle* n’est pas un phénomène moderne, mais trouve ses racines dans le Paris post-révolutionnaire. Les prescripteurs de cette époque ne se contentent pas d’accompagner une société en mouvement : ils créent un langage culturel commun pour des groupes aux trajectoires différentes. En s’appuyant sur des arbitres du goût comme Grimod de La Reynière, ces figures permettent à une élite recomposée (nouveaux riches, nobles revenus d’exil, militaires) de partager des codes et de coexister socialement. Aujourd’hui, en nous tournant vers des influenceurs numériques pour guider nos choix, nous perpétuons une tradition inaugurée il y a plus de deux siècles.

