Ces immenses lacs toxiques qui grossissent à l’ombre du pétrole
L’industrie pousse pour être autorisée à traiter et à rejeter ces eaux dans l’environnement..
À 30 kilomètres au nord de Fort McMurray, en Alberta, des étendues d’eau visibles le long de l’autoroute 63 ne sont pas des lacs naturels. Il s’agit de bassins de décantation, des réservoirs où sont stockés les déchets liquides issus de l’extraction du pétrole des sables bitumineux. Ces bassins contiennent un mélange dangereux de sable, d’argile, de limon, de résidus d’hydrocarbures, de sels et de métaux lourds comme le nickel ou l’arsenic. Leur toxicité menace la faune : des canons à air et des épouvantails sont installés pour éloigner les oiseaux, dont la mort est certaine s’ils s’y posent. En 2024, ces bassins représentaient 1 505 millions de mètres cubes d’eau toxique, soit 35 fois le volume du lac Louise ou l’équivalent de l’île de Montréal recouverte de 3 mètres d’eau. Leur taille ne cesse de croître, car les sites miniers doivent conserver presque toute l’eau qui entre en contact avec leur sol, incluant pluie et neige fondue.
Ces bassins de décantation se trouvent en amont de zones écologiques critiques, comme le parc national Wood Buffalo, classé au patrimoine mondial de l’UNESCO, et le delta Paix-Athabasca, l’un des plus grands deltas d’eau douce intérieurs au monde. Les substances toxiques qu’ils contiennent peuvent s’infiltrer dans les sols, s’évaporer dans l’air ou contaminer les cours d’eau voisins. Melody Lepine, cheffe de la Première Nation crie Mikisew, dont les terres ancestrales incluent ces sites, dénonce leur impact : Ces bassins suintent, libérant des substances nocives qui se propagent dans l’eau, l’air et les aliments. Les communautés autochtones locales rapportent déjà des problèmes de santé, comme une prévalence accrue de cancers, mais une étude sur l’impact cumulatif de ces rejets n’a commencé qu’en 2026, après 20 ans de demandes.
Les entreprises pétrolières, comme Suncor et Impériale, reconnaissent la difficulté de gérer ces bassins. Suncor, dont la mine Base doit fermer vers 2030, a tenté de réhabiliter un premier bassin en 2010, mais a dû transférer ses eaux toxiques vers d’autres sites, rendant l’opération non reproductible à grande échelle. L’industrie affirme utiliser des solutions comme le recyclage de l’eau (son utilisation a augmenté de 78 % en 10 ans) et la réduction des prélèvements d’eau fraîche dans la rivière Athabasca. Cependant, ces mesures ne suffisent plus. Claire Greenwood, vice-présidente de Suncor, explique : Nous stockons certains des plus grands volumes d’eau au monde, ce qui bloque nos efforts de réhabilitation.
Face à l’urgence, l’industrie propose une solution : traiter les eaux minières pour les rejeter dans l’environnement. Lors de la foire Oil Sands Expo en 2026, des représentants de Suncor et d’Impériale ont insisté sur cette option, arguant qu’elle permettrait de transformer les bassins en sites réhabilités. Suncor teste une méthode de filtration par membrane, mais refuse d’ouvrir ses laboratoires à la visite. Le gouvernement albertain, dirigé par la première ministre Danielle Smith, soutient cette approche, la comparant à d’autres secteurs comme la foresterie, qui ont déjà obtenu des autorisations de rejet après traitement. Le ministre albertain de l’Environnement, Grant Hunter, promet des réglementations d’ici fin 2026 pour appliquer cette solution.
Cependant, le gouvernement fédéral canadien a la responsabilité de protéger les eaux poissonneuses selon la Loi sur les pêches, qui interdit le rejet de substances nocives. La ministre fédérale de l’Environnement, Julie Dabrusin, n’a pas communiqué de position claire, se contentant d’indiquer que son ministère travaille sur des solutions scientifiques à long terme. Depuis 2019, Ottawa étudie la question, mais aucun cadre réglementaire n’a encore été établi. Grant Hunter affirme que les discussions avec Ottawa se sont intensifiées depuis 2026, espérant que les preuves scientifiques albertaines convaincront le fédéral d’autoriser les rejets. En attendant, les bassins continuent de s’étendre.
En 2023, un rapport commandé par un groupe de travail fédéral-autochtone a identifié sept solutions possibles pour éliminer les bassins, comme l’injection des eaux dans des cavernes de sel ou la récupération des métaux. Si toutes ces méthodes étaient appliquées simultanément, les bassins pourraient disparaître en 10 ans. Pourtant, Melody Lepine, cheffe autochtone, déplore que ces options n’aient pas été approfondies : Nous voulions explorer toutes les solutions, quel que soit le coût, mais nous n’y sommes pas arrivés. Elle critique aussi le manque de transparence et d’urgence de la part d’Ottawa, qui passe d’un discours de patience à une demande de résultats rapides, sans garantie de sécurité pour les communautés.
Les tensions entre les communautés autochtones et l’industrie pétrolière remontent à des décennies. En 2024, les Premières Nations de Fort Chipewyan ont appris qu’un quai était contaminé par de l’arsenic, du nickel et des hydrocarbures, alors que des rapports officiels dataient de 2017. En 2021, un déversement de millions de litres d’eau et de pétrole à la mine Kearl d’Impériale n’a été signalé aux communautés qu’après plusieurs mois. Jes Croucher, membre de la Première Nation 468, explique que cette méfiance s’enracine dans une histoire de déconnexion entre les valeurs autochtones et les objectifs capitalistes des entreprises. Nos enfants ne seront pas en bonne santé si notre terre ne l’est pas, souligne-t-elle, ajoutant qu’aucune preuve scientifique ne garantit la sécurité des rejets traités.
Malgré les craintes, certains habitants, comme Lenny Hansen, un Métis retraité de Syncrude, font confiance à la technologie proposée par l’industrie. *J’ai vu ce que ça donne, c’est un très bon processus. L’eau sera plus propre*, affirme-t-il. Cependant, les méthodes de mesure des polluants, comme les *acides naphténiques* (composés organiques complexes) ou les sels, restent peu standardisées, compliquant l’évaluation de la dangerosité des rejets. Le ministre Grant Hunter a reconnu ces défis lors de la table ronde de 2026. La question des rejets des sables bitumineux reste donc un sujet de débat scientifique, politique et social, sans consensus en vue.

