L’exorcisme du pouvoir
Si tout le monde est d’accord avec Léon XIV, pourquoi Trump gagne-t-il les élections ? L’article L’exorcisme du pouvoir est apparu en premier sur Le Grand Continent..
Le 4 juillet 2026, deux figures majeures s'affrontent symboliquement : Donald Trump, président des États-Unis, et le pape Léon XIV. Le premier incarne un pouvoir cynique, axé sur la force, les conflits d'intérêts et les intérêts économiques, tandis que le second prône une vision morale et spirituelle du pouvoir, appelée civilisation de l'amour. Cette dernière vise à orienter les dynamiques économiques et technologiques vers le bien commun, en rejetant l'idée que le marché ou la technologie puissent résoudre seuls les problèmes sociaux. Trump, lui, représente un hyperréalisme politique où la morale est absente, réduisant la politique à une logique de domination et de vengeance. Ce face-à-face illustre une crise profonde des démocraties occidentales, où deux approches opposées du pouvoir coexistent sans se comprendre.
Le pape Léon XIV a publié en 2026 une encyclique intitulée Magnifica Humanitas, qui rejette les utopies et les solutions techniques pour résoudre les problèmes humains. Elle critique l'idée que la doctrine sociale de l'Église puisse se réduire à un simple manuel de principes, soulignant que toute transition sociale est fragmentaire et conflictuelle. Pourtant, malgré cette prudence initiale, l'encyclique adopte une position perfectionniste lorsqu'il s'agit de politique : elle exige des pouvoirs publics des règles justes pour le numérique, des politiques de protection de l'emploi, des investissements dans la formation et la lutte contre les inégalités liées à l'automatisation. Elle affirme que la politique doit orienter les dynamiques économiques vers le bien commun, rejetant la main invisible du marché.
Dans Magnifica Humanitas, le seul pouvoir considéré comme légitime est celui qui renonce à lui-même, se transformant en faiblesse et en service. L'encyclique s'inspire de la logique de la subsidiarité, où l'autorité est fragmentée et dispersée, et du principe que la puissance de Dieu se manifeste dans la faiblesse. Elle oppose cette vision à celle d'une culture de la puissance, où la domination et la force brute priment sur le bien commun. Le pouvoir n'est admis que lorsqu'il devient presque invisible, comme dans le cas des serviteurs du Royaume, opposés aux maîtres de tours voués à s'effondrer. Cette approche aboutit à une politique où la morale prime sur l'action concrète, limitant fortement la capacité des institutions à agir.
L'encyclique distingue deux types de réalisme : un prétendu réalisme politique, qu'elle condamne comme une capitulation morale, et un réalisme sain, qui prend en compte les rapports de force mais reste subordonné à l'éthique. Cependant, même ce réalisme sain doit renoncer à la coercition et à la force pour être vertueux. Les outils proposés pour construire la civilisation de l'amour sont des dispositions d'esprit, des évaluations d'impact humain ou des pratiques spirituelles, mais aucun mécanisme concret de contrainte ou de pouvoir n'est envisagé. Cette approche est critiquée pour son inefficacité, car elle combine des objectifs ambitieux avec des outils inefficaces, un problème déjà identifié par le sociologue Michel Crozier dans les années 1970.
L'encyclique limite strictement l'usage de la force à la légitime défense dans son sens le plus strict, ce qui condamne toute guerre offensive, comme celle envisagée par l'administration Trump contre l'Iran. Même si une telle action pouvait stabiliser la région à long terme, elle serait considérée comme illégitime car elle violerait le droit international et la morale. Cette position place le droit et la morale au-dessus de l'opportunité politique, privilégiant le court terme sur le long terme. Pourtant, cette vision ignore la dimension réelle du pouvoir politique, qui inclut souvent la coercition et la force répressive, comme le montre l'exemple biblique de Néhémie, qui a utilisé la violence pour imposer l'ordre dans la reconstruction des murs de Jérusalem.
L'esprit de Magnifica Humanitas s'inscrit dans une civilisation de l'antipolitique, née dans les années 1960 avec l'individualisme et la croyance en l'autonomie de chacun. Cette vague a d'abord cherché à révolutionner le monde par l'action collective, mais a rapidement transformé la politique en une machine disciplinaire limitant la liberté individuelle. Dans les années 1970, l'État est devenu un monstre obsolète aux yeux de nombreux penseurs, et l'utopisme s'est tourné vers trois voies antipolitiques : l'éthique universaliste, le droit constitutionnel et l'écologie relationnelle. Cette tendance rejette le pouvoir politique traditionnel au profit d'une vision où la libération individuelle prime sur l'action collective et la coercition.
La *civilisation de l'antipolitique* a conduit à une crise de la gouvernance, où les institutions démocratiques sont perçues comme inefficaces ou oppressives. Cette crise est illustrée par l'incapacité des démocraties matures à agir efficacement, un problème déjà souligné par Michel Crozier en 1975. L'encyclique *Magnifica Humanitas* reflète cette tendance en proposant des solutions fondées sur la morale et la spiritualité plutôt que sur des mécanismes concrets de pouvoir. Pourtant, cette approche risque de rendre la politique incapable d'agir, car elle ignore la nécessité de la force et de la coercition dans la gestion des conflits et la protection du bien commun.

