En Afrique du Sud, les comptes non-soldés de l’apartheid
Trente ans après la mise en place de la Commission vérité et réconciliation, censée faire la lumière sur les crimes de l'apartheid, un grand nombre de coupables avérés n'ont encore jamais été condamnés. La justice sud-africaine a ouvert, le 11 février 2026, une nouvelle commission d'enquête..
La Commission vérité et réconciliation (CVR), créée en 1996 en Afrique du Sud après la fin de l’apartheid, avait pour mission de faire la lumière sur les crimes commis entre 1948 et 1994. Elle fonctionnait sur un principe unique : offrir l’amnistie aux bourreaux en échange de leur aveu public des crimes. En 2003, la CVR a recommandé des poursuites judiciaires dans plus de 300 cas non éligibles à l’amnistie, mais ces recommandations n’ont pas été appliquées immédiatement. La CVR symbolisait une approche de justice transitionnelle, visant à concilier vérité et pardon pour éviter une guerre civile. Cependant, son modèle a laissé des zones d’ombre, notamment l’absence de condamnations pour de nombreux crimes avérés.
Trente ans après les premières audiences de la CVR, des familles de victimes dénoncent toujours l’absence de condamnations pour des crimes reconnus de l’apartheid. Aucun procès n’a été rouvert avant 2017, malgré les recommandations de la CVR. Ce retard suggère des obstructions politiques, notamment de la part d’anciens dirigeants du Congrès national africain (ANC), le parti au pouvoir. En 2025, le président Cyril Ramaphosa a créé une nouvelle commission, dite Commission Khampepe, pour enquêter sur l’impunité des crimes de l’apartheid. Cependant, des obstacles persistent, comme la disparition de responsables ou les recours juridiques de figures comme Thabo Mbeki et Jacob Zuma pour éviter de témoigner.
Le modèle sud-africain de justice transitionnelle, fondé sur le compromis entre vérité et amnistie, montre aujourd’hui ses limites. Ce système a permis une transition pacifique vers la démocratie, mais il a aussi favorisé une forme d’amnésie judiciaire, où les crimes restent impunis. La réouverture tardive des procès, comme celui de Steve Biko ou des Cradock Four, révèle les failles de ce modèle. Les familles de victimes attendent depuis des décennies une reconnaissance officielle, mais la justice est entravée par des retards, des disparitions et des résistances politiques. Cette situation soulève des questions sur l’équilibre entre paix sociale et devoir de justice.
Les pouvoirs publics sud-africains sont critiqués pour leur rôle dans la non-application des recommandations de la CVR. Le Parquet national n’a rouvert aucune enquête avant 2017, malgré les 300 cas recommandés en 2003. Des soupçons pèsent sur des obstructions politiques, notamment de la part d’anciens dirigeants de l’ANC, qui auraient bloqué les poursuites pour protéger des intérêts. La création de la Commission Khampepe en 2025 marque une volonté de corriger ces manquements, mais son efficacité dépendra de sa capacité à contourner ces obstacles. Les pouvoirs publics sont donc au cœur des débats sur la mémoire et la justice en Afrique du Sud.
L’échec de la CVR à transmettre une histoire complète et inclusive a laissé des angles morts dans la mémoire nationale. Les manuels scolaires sud-africains, réécrits dans les années 1990 pour légitimer l’ANC, ont omis certains acteurs de la lutte anti-apartheid. Cette amnésie collective se manifeste aujourd’hui par des violences xénophobes, symptomatiques d’une société où les divisions du passé ne sont pas pleinement résolues. La mémoire de l’apartheid reste fragmentée, et les générations actuelles grandissent sans une compréhension exhaustive des crimes commis. Cette situation illustre les conséquences à long terme d’un compromis historique mal équilibré entre vérité et oubli.

