L’Arabie Saoudite, la Turquie et le Pakistan ont-ils créé leur propre OTAN ?
Le 7 août, Riyad, Ankara et Islamabad ont scellé, dans la ville la plus sainte de l'islam, un pacte de défense mutuelle. Derrière la rhétorique martiale de l'« OTAN islamique » se joue une redistribution plus profonde : celle d'un ordre moyen-oriental fondé, depuis trois quarts de siècle, sur l'illusion que la puissance américaine garantissait la stabilité, quand elle a surtout produit autoritarisme, dépendance budgétaire et guerre.
Le 7 août 2026, l’Arabie Saoudite, la Turquie et le Pakistan ont signé à La Mecque un accord de défense mutuelle appelé accord de défense conjointe de La Mecque. Ce pacte, comparé à l’OTAN par le ministre turc des Affaires étrangères Hakan Fidan, inclut une clause de défense collective similaire à l’article 5 de l’OTAN, qui prévoit une assistance automatique en cas d’attaque contre l’un des membres. L’accord a été présenté comme une étape vers une région capable de se défendre sans dépendre des États-Unis. Le président américain Donald Trump a salué cette initiative, mais sans mentionner que les États-Unis et Israël étaient perçus comme des sources d’instabilité au Moyen-Orient par les dirigeants de la région. Cet accord marque un tournant dans l’ordre géopolitique moyen-oriental, traditionnellement dominé par l’influence américaine.
L’accord de La Mecque vise principalement à établir une dissuasion face à deux menaces perçues : l’Iran et Israël. Pour la Turquie, Israël représente même une menace aussi sérieuse que l’Iran, selon les déclarations de plusieurs responsables israéliens comme Benjamin Netanyahou et Naftali Bennett. Cet accord répond à la perception d’un Moyen-Orient en mutation, où l’hégémonie américaine s’affaiblit. Il reflète une volonté de rééquilibrer les rapports de force régionaux, notamment après des événements comme l’attaque israélienne contre le Qatar en 2025 et les destructions causées par la guerre en Iran. L’objectif est de créer un nouvel ordre régional indépendant, où les pays membres pourraient gérer leur sécurité sans dépendre d’une puissance extérieure.
Pendant des décennies, les monarchies du Golfe, comme l’Arabie Saoudite, ont cru que la protection des États-Unis garantissait leur stabilité, malgré les guerres américaines en Afghanistan et en Irak, ainsi que les sanctions contre l’Iran et la Syrie. Cette illusion leur a permis de dépenser massivement dans des projets pharaoniques, comme les mégaprojets de la Vision 2030 saoudienne (Neom, The Line), et d’acheter du matériel militaire américain. Cependant, cette dépendance a aussi conduit à une économie vulnérable, comme en témoigne la chute de 16 milliards de dollars dépensés pour annuler des contrats liés à Neom, selon le Wall Street Journal. Aujourd’hui, l’affaiblissement de cette protection américaine force les dirigeants régionaux à repenser leur stratégie de sécurité et leur gestion économique.
L’Arabie Saoudite apporte principalement son influence religieuse en baptisant l’accord de La Mecque, mais son apport militaire et économique est désormais limité par des contraintes budgétaires. Le pays a connu une chute de son PIB de 2,5 % au deuxième trimestre 2026, la plus forte depuis la pandémie de Covid-19, en partie à cause de la fermeture du détroit d’Ormuz et des attaques des Ansar Allah (rebelles yéménites) en mer Rouge. La Turquie, membre de l’OTAN, offre une puissance militaire plus tangible, classée onzième mondiale pour ses exportations d’armes. Le Pakistan, quant à lui, apporte une dissuasion nucléaire potentielle, bien que l’accord ne mentionne pas explicitement un parapluie nucléaire. Cependant, l’efficacité réelle de cet engagement reste incertaine, comme en témoignent les attaques répétées contre des pétroliers saoudiens sans réaction visible des autres membres.
D’autres pays du Golfe pourraient rejoindre l’accord, comme le Qatar, qui a appelé à une alliance de sécurité régionale incluant le Conseil de coopération du Golfe (CCG). Cependant, Oman et les Émirats arabes unis (EAU) semblent moins enclins à adhérer. Les EAU, en particulier, ont développé une alliance avec Israël via les accords d’Abraham en 2020 et forment un groupe appelé hexagone d’alliances avec Israël, l’Inde, la Grèce et Chypre, s’opposant ainsi au trio turco-saoudo-pakistanais. Cette division illustre les rivalités internes au Golfe, comme la tension entre l’Arabie Saoudite et les EAU au Yémen en décembre 2025. L’accord de La Mecque enterre également les spéculations sur une normalisation entre l’Arabie Saoudite et Israël, car il reflète une volonté de rééquilibrer les rapports de force régionaux sans intégrer Israël.
L’accord de La Mecque est perçu comme la preuve que l’ordre moyen-oriental sous domination américaine est terminé, selon des experts comme Steve Cook du Council on Foreign Relations. Certains analystes, comme Robert Kagan dans The Atlantic, craignent que cette évolution ne conduise à un alignement moins hostile à l’Iran et moins favorable à Israël. Cependant, cette fin de l’hégémonie américaine pourrait aussi offrir une opportunité pour une coopération régionale plus autonome, moins dépendante des intérêts américains. L’article souligne que l’ordre américain au Moyen-Orient n’a pas apporté la paix, mais plutôt de l’autoritarisme, du néolibéralisme et des guerres. La fin de cette tutelle pourrait donc ouvrir la voie à de nouveaux arrangements institutionnels, même si le risque de conflits régionaux persiste.
L’accord de La Mecque démontre que des pays comme la Turquie, l’Arabie Saoudite et le Pakistan sont capables de créer des structures de sécurité régionales sans dépendre des États-Unis. Cette autonomie pourrait permettre une meilleure gestion des défis locaux, comme la crise climatique ou les conflits internes, en l’absence d’une primauté américaine incontestée. Cependant, l’article met en garde : cette nouvelle configuration n’est pas garantie de paix. Elle pourrait aussi entraîner des recompositions géopolitiques complexes, voire des guerres, comme le suggère la division entre un bloc israélo-émirato-indien et un bloc turco-saoudo-pakistanais. Malgré ces risques, la fin de l’hégémonie américaine offre une chance de repenser l’ordre régional sur des bases plus réalistes et moins dépendantes des intérêts extérieurs.

