Enquêter sur soi, avec les sociologues Rose-Marie Lagrave et Fabien Truong
À partir d’une expérience intime, Rose-Marie Lagrave interroge ce que vieillir, souffrir et mourir signifient aujourd’hui en France. Fabien Truong revient sur vingt ans d’enquêtes dans les quartiers populaires et raconte, en miroir, son propre parcours de chercheur..
L’article présente deux sociologues, Rose-Marie Lagrave et Fabien Truong, dont les travaux mêlent recherche académique et expérience personnelle. Rose-Marie Lagrave, spécialiste des questions de genre et directrice d’études à l’EHESS (École des hautes études en sciences sociales), explore des thèmes comme le vieillissement, la souffrance et la mort à travers une approche intime. Fabien Truong, sociologue, auteur et réalisateur, s’intéresse aux quartiers populaires et à son propre parcours de chercheur, montrant comment la recherche peut être influencée par la vie du chercheur. Leur approche, appelée auto-socioanalyse, consiste à utiliser les outils de la sociologie pour analyser sa propre existence, tout en restant ancrée dans une démarche scientifique rigoureuse. Cette méthode soulève des questions sur l’engagement du chercheur dans son travail et la frontière entre vie personnelle et production de savoir.
Fabien Truong et Rose-Marie Lagrave insistent sur l’importance du terrain en sociologie, c’est-à-dire l’immersion prolongée dans un milieu social pour observer et comprendre les dynamiques en jeu. Pour Truong, cela signifie vingt ans d’enquêtes dans les quartiers populaires, où il a étudié les transformations sociales et économiques. Pour Lagrave, il s’agit d’explorer sa propre expérience du vieillissement et de la maladie, en s’appuyant sur des récits de vie et des témoignages. Les deux sociologues mettent en avant le don et le contre-don de l’enquête : le chercheur donne de son temps et de son écoute, tandis que les personnes interrogées offrent des éléments de compréhension de leur réalité. Cette relation, bien que déséquilibrée, est au cœur de la production de connaissances en sociologie.
L’article souligne l’importance du temps long dans la recherche sociologique, tant pour l’enquête que pour l’écriture. Rose-Marie Lagrave et Fabien Truong expliquent que comprendre une réalité sociale ou personnelle ne peut se faire rapidement. Lagrave évoque par exemple le temps nécessaire pour saisir les nuances du vieillissement, tandis que Truong décrit des années d’observation pour cerner les évolutions des quartiers populaires. L’écoute joue un rôle central : elle permet de capter des détails invisibles à première vue et de construire une relation de confiance avec les personnes interrogées. Cette approche exige de la patience et une remise en question constante de ses propres préjugés.
Les deux sociologues défendent l’idée que la recherche, même personnelle, peut rester rigoureuse. Rose-Marie Lagrave et Fabien Truong rejettent l’idée que la subjectivité du chercheur soit un obstacle à la scientificité. Au contraire, ils estiment que cette subjectivité, lorsqu’elle est assumée et analysée, enrichit la compréhension des phénomènes sociaux. Lagrave, par exemple, utilise son expérience de la maladie pour éclairer des questions plus larges sur la santé et la société. Truong, quant à lui, montre comment son parcours de chercheur issu d’un milieu modeste influence sa perception des inégalités sociales. Leur travail illustre comment la sociologie peut être à la fois un outil d’analyse et un miroir de soi.
Rose-Marie Lagrave et Fabien Truong représentent deux facettes de la sociologie contemporaine. Lagrave, figure majeure de l’étude des genres et des inégalités, a publié des travaux influents sur les femmes et les classes sociales. Truong, plus jeune, s’est fait connaître par ses enquêtes sur les quartiers populaires et son engagement dans la transmission des savoirs. Leur collaboration dans cet entretien met en lumière des approches différentes mais complémentaires : l’une ancrée dans l’histoire et les structures sociales, l’autre dans l’observation fine des dynamiques locales. Tous deux montrent que la sociologie n’est pas une science froide, mais une discipline vivante, où le chercheur est aussi un acteur de son époque.

