Jeanne d’Arc, Clemenceau
Un billet de banque à l'effigie de Jeanne d'Arc n'a jamais été produit pour ne pas froisser l'allié britannique. esquisse réalisée par le peintre Lucien Jonas Archives historiques de la banque de France Lucien Jonas L’ESSENTIEL La Banque centrale européenne organise un concours pour les nouveaux billets qu’elle va émettre.
La Banque centrale européenne (BCE) organise un concours pour choisir les figures historiques qui orneront les nouveaux billets de l’euro. Parmi les personnalités envisagées figurent des hommes et des femmes ayant marqué l’histoire, comme Maria Callas, Beethoven, Marie Curie ou Léonard de Vinci. Ces portraits avaient disparu des billets européens depuis l’introduction de l’euro. La BCE doit sélectionner des personnalités consensuelles pour éviter toute polémique, car la monnaie doit être acceptée par tous les citoyens de la zone euro. La crédibilité de l’euro dépend de cette neutralité, afin que les utilisateurs aient confiance dans la solidité et la stabilité de leur moyen de paiement.
La Banque de France a, au cours de son histoire, étudié de nombreux projets de billets avec des personnalités françaises célèbres. Cependant, beaucoup de ces projets n’ont jamais abouti, souvent pour des raisons politiques ou sociales. En 2017, l’historien Jean-Claude Camus a publié un livre, Billets secrets de la Banque de France, qui révèle ces projets abandonnés. Ces vignettes, parfois imprimées jusqu’au stade industriel, n’ont jamais été mises en circulation car elles risquaient de créer des tensions ou de perdre leur pertinence dans le contexte de leur époque. La Banque de France doit veiller à ce que les billets ne deviennent pas un sujet de discorde.
Jeanne d’Arc, figure historique majeure en France, a failli apparaître sur un billet de 50 francs en 1939. Le peintre Lucien Jonas avait réalisé une esquisse pour le verso de ce billet. Cependant, le projet a été abandonné en raison du contexte géopolitique de l’époque. La France était sur le point d’entrer en guerre contre l’Allemagne nazie aux côtés du Royaume-Uni. Or, Jeanne d’Arc est associée à la guerre de Cent Ans, où l’ennemi était l’Angleterre. La Banque de France a jugé préférable de ne pas froisser son allié britannique, malgré la popularité de cette héroïne en France.
En 1939, la Banque de France avait également étudié un projet de billet de 500 francs à l’effigie de Jean-Baptiste Colbert, ministre de Louis XIV. Ce billet, dessiné par Lucien Jonas, devait porter la devise « Par sa Marine et ses colonies, la France éclaire le monde ». Cependant, après la défaite française de juin 1940 et la perte de la flotte à Mers-el-Kébir, ce projet est devenu inapproprié. De plus, l’historien Arnaud Manas a révélé que le visage de Colbert sur le billet ressemblait étrangement à celui de l’amiral Darlan, un collaborateur du régime de Vichy. Le billet a finalement été imprimé entre le 14 janvier 1943 et le 10 février 1944, mais jamais émis.
Dans les années 1950, la Banque de France a envisagé d’émettre un billet de 50 000 ou 100 000 francs à l’effigie de Georges Clemenceau, surnommé « le Tigre » pour son rôle pendant la Première Guerre mondiale. Ce projet a été abandonné dans les années 1950 en raison du contexte de réconciliation franco-allemande. Clemenceau, qui avait vaincu l’Allemagne en 1918, incarnait une France victorieuse et dominante. Or, la création de la Communauté européenne du charbon et de l’acier en 1957, puis le traité de Rome en 1957, visaient à apaiser les tensions entre la France et l’Allemagne. Émettre un billet à l’effigie de Clemenceau aurait donc été perçu comme un manque de diplomatie.
Dans les années 1970 et 1980, la Banque de France a étudié des projets de billets représentant des femmes de lettres comme Colette et George Sand. Ces projets n’ont pas abouti, probablement en raison de leur vie personnelle jugée trop audacieuse pour l’époque. Colette, écrivaine et académicienne, était connue pour sa liberté de mœurs et son indépendance. George Sand, quant à elle, était une figure féministe avant l’heure, portant des vêtements masculins et ayant des relations amoureuses avec des femmes. La Banque de France a préféré éviter ces personnalités pour ne pas choquer l’opinion publique et privilégier des figures plus consensuelles.
Plusieurs projets de billets représentant des reines françaises, comme Anne de Bretagne, Élisabeth d’Autriche (épouse de Charles IX) ou Clotilde (épouse de Clovis), ont été abandonnés sans explication claire. Une hypothèse est que la Banque de France a jugé inapproprié de mettre en avant des figures royales sur des billets circulant dans une République. Ces reines étaient pourtant choisies pour illustrer des courants artistiques, comme l’art roman pour Clotilde ou la Renaissance pour Élisabeth d’Autriche. Leur effigie aurait pu être perçue comme un retour en arrière politique ou symbolique, incompatible avec les valeurs républicaines.
Entre 1986 et 1995, la Banque de France a préparé un billet de 200 francs à l’effigie des frères Lumière, inventeurs du cinéma. Ce projet a été abandonné en 1995 en raison de leur passé controversé. En effet, Auguste et Louis Lumière avaient reçu la francisque, une décoration du régime de Vichy, et Auguste avait été membre d’honneur de la Légion des volontaires français contre le bolchévisme. En 1994, la publication d’une photo montrant François Mitterrand recevant la francisque a ravivé les débats sur la collaboration. Bien que Serge Klarsfeld ait défendu les frères Lumière, la Banque de France a préféré remplacer ce billet par celui à l’effigie de Gustave Eiffel, jugé moins polémique.
La Banque de France et la BCE appliquent des critères stricts pour choisir les personnalités figurant sur les billets. Ces critères visent à éviter toute polémique et à garantir la neutralité de la monnaie. Les figures sélectionnées doivent être consensuelles, tant sur le plan national qu’international. Les artistes choisis pour illustrer les billets sont souvent des peintres académiques, dont le style est jugé sûr et peu risqué. L’enjeu est de maintenir la confiance des citoyens dans leur monnaie, en évitant que les billets ne deviennent un sujet de division ou de rejet. La crédibilité de l’euro ou du franc repose sur cette neutralité.

