Indonésie et Asie du Sud-Est : la France a une carte à jouer
Pendant que Washington et Pékin se disputent l’Indo-Pacifique, l’Asie du Sud-Est cherche des partenaires qui ne lui imposent pas de choisir un camp. Cette situation constitue une fenêtre d’opportunité que l’Europe et la France ne doivent pas laisser passer.
Le 14 juillet 2025, Emmanuel Macron a reçu Prabowo Subianto, président indonésien, au Palais de l’Élysée pour célébrer les 75 ans des relations diplomatiques entre la France et l’Indonésie. Cet événement a été marqué par l’invitation de Subianto à défiler lors du défilé militaire du 14 Juillet, un geste symbolique soulignant l’importance stratégique de ce partenariat. L’Indonésie, avec ses 280 millions d’habitants, est le 4e pays le plus peuplé au monde et devrait intégrer le top 5 des économies mondiales d’ici 2050. La France et l’Indonésie renforcent leurs liens militaires, économiques et énergétiques, dans un contexte où l’Asie du Sud-Est cherche des partenaires neutres face aux tensions sino-américaines.
L’Association des nations de l’Asie du Sud-Est (ASEAN) affiche une croissance annuelle soutenue de 4 à 5 % depuis les années 2000, portée par l’industrialisation, l’essor des classes moyennes et l’intégration commerciale. L’Indonésie, au cœur de cette dynamique, concentre à elle seule près de la moitié des réserves mondiales de nickel, une matière première essentielle pour les batteries de véhicules électriques. L’ASEAN, composée de 10 pays, représente environ 30 % du PIB mondial grâce au Partenariat économique régional global (RCEP), un accord de libre-échange signé en 2020 avec la Chine, le Japon, la Corée du Sud, l’Australie et la Nouvelle-Zélande. Ce partenariat permet à 2,2 milliards de consommateurs d’accéder à un marché intégré, sans inclure les puissances occidentales.
L’Asie du Sud-Est est au cœur de enjeux géostratégiques majeurs en raison de sa position sur des détroits vitaux pour le commerce mondial. Le détroit de Malacca, qui sépare la Malaisie et l’Indonésie, est le passage maritime le plus emprunté au monde, avec 74 % d’actes de piraterie supplémentaires en 2025 par rapport aux années précédentes. La Chine, consciente de sa vulnérabilité, a théorisé son « dilemme de Malacca » : en cas de conflit, les États-Unis pourraient bloquer ce détroit, coupant les importations énergétiques chinoises, japonaises et sud-coréennes. Pour réduire cette dépendance, Pékin investit dans des corridors terrestres alternatifs, comme le corridor économique Chine-Pakistan et le port de Gwadar. L’Indonésie, la Malaisie et Singapour cherchent des partenaires capables de sécuriser ces passages sans imposer d’allégeance exclusive.
L’Indonésie adopte une politique étrangère appelée « un million d’amis, zéro ennemi », refusant de choisir entre les États-Unis et la Chine. En 2025, elle est devenue le premier pays d’Asie du Sud-Est à rejoindre les BRICS (un groupe de pays émergents incluant la Chine, l’Inde et le Brésil) tout en engageant sa candidature à l’OCDE (le club des économies développées occidentales). Cette approche, qualifiée de multi-alignement, consiste à diversifier les partenariats pour éviter une dépendance à une seule puissance. L’Indonésie illustre cette stratégie aux côtés de l’Inde, de la Turquie et du Brésil, qui entretiennent des relations avec plusieurs blocs géopolitiques sans s’engager exclusivement dans l’un d’eux.
L’Europe et la France disposent d’une opportunité unique en Asie du Sud-Est, où les pays cherchent des partenaires neutres pour éviter une bipolarisation sino-américaine. L’Union européenne a signé en 2025 un accord de partenariat économique global (CEPA) avec l’Indonésie, créant une zone de libre-échange de plus de 700 millions de consommateurs. Cet accord permet d’économiser environ 600 millions d’euros par an en droits de douane pour les exportateurs européens et sécurise l’approvisionnement en matières premières critiques comme le nickel et le cobalt. L’Indonésie est déjà le premier producteur mondial de nickel et le deuxième de cobalt, offrant à l’Europe une alternative face à la domination chinoise dans le raffinage de ces métaux.
La France se positionne comme une « puissance d’équilibre » en Indo-Pacifique, une région où ni la Chine ni les États-Unis n’offrent de neutralité. Avec environ 7 000 militaires stationnés en permanence dans la région, la France est la première puissance européenne à disposer d’une stratégie indopacifique, formalisée depuis 2019. Lors de sa visite d’État à Jakarta en 2025, Emmanuel Macron a renforcé les partenariats militaires avec l’Indonésie, incluant la commande de 42 avions de combat Rafale en 2022 et deux sous-marins Scorpène en 2024. Ces accords visent à offrir une alternative aux pays de la région, qui refusent de choisir entre Pékin et Washington. La stabilité internationale se construit désormais par des partenariats flexibles, et l’Europe doit accélérer ses engagements pour ne pas être distancée.
Les États-Unis et l’Europe adoptent des approches opposées face à l’Asie du Sud-Est. En 2025, l’administration américaine a imposé des droits de douane de près de 20 % à presque tous les pays de la région, malgré ses prétentions à contrer l’influence chinoise. À l’inverse, l’Union européenne négocie activement des accords de libre-échange, comme celui conclu avec l’Indonésie ou le **Mercosur** (en Amérique du Sud), économisant respectivement 600 millions et 4 milliards d’euros par an pour les entreprises européennes. Cette méthode, bien que plus lente, permet à l’Europe de construire un réseau diversifié de partenariats, contrairement aux États-Unis qui privilégient les sanctions et les taxes. La différence de stratégie pourrait renforcer l’influence européenne dans une région en pleine croissance.

