Le pouvoir de ceux qui critiquent le pouvoir
La critique devait nous libérer des dogmes et des arguments d’autorité. Elle a fini par créer une élite qui peine à reconnaître sa propre responsabilité.
Andrew Carnegie (1835-1919), magnat de l'acier américain, est une figure emblématique de l'ère industrielle, souvent associée à l'Âge doré (Gilded Age). En 1889, il publie The Gospel of Wealth, un texte fondateur de la philanthropie moderne. Carnegie y défend l'idée que les riches, comme lui, sont des trustees (intendants) temporaires de leur fortune, qu'ils doivent gérer pour le bien de la société. Il classe trois façons de disposer de cette richesse : la transmettre à sa famille (mauvaise option, car gaspillée), la léguer après sa mort (également critiquable, car incontrôlable), ou la redistribuer de son vivant de manière réfléchie. Sa célèbre phrase « L'homme qui meurt riche meurt déshonoré » illustre cette vision. Carnegie a ainsi financé plus de 2 500 bibliothèques, universités et institutions scientifiques. Son modèle repose sur un paradoxe : la responsabilité des élites renforce leur pouvoir en lui donnant une légitimité morale, sans remettre en cause les inégalités structurelles.
Carnegie illustre un modèle où les élites économiques assument une responsabilité sociale, justifiant ainsi leur privilège par des obligations morales. Ce principe de réciprocité entre pouvoir et devoirs s'applique aussi aux élites intellectuelles. Eva Illouz souligne que cette responsabilité peut paradoxalement renforcer le pouvoir des élites en l'embellissant moralement. Par exemple, les magnats de la technologie en 2026 possèdent des fortunes trois fois supérieures à celles des barons voleurs du XIXe siècle, comme John D. Rockefeller (1,2 milliard de dollars en 1918, soit environ 29 milliards en 2026 après inflation). Elon Musk est devenu en juin 2026 le premier trillionnaire (plus de 1 000 milliards de dollars). Ces élites, comme Carnegie avant elles, proposent une théorie de leurs responsabilités, bien que sans remettre en cause les inégalités systémiques.
Selon la sociologie, un intellectuel est une personne qui traverse la frontière entre le champ de production culturelle (littérature, art, science) et le champ politique. Cette transgression lui permet d'importer dans l'espace public l'autorité acquise dans le domaine culturel. L'exemple emblématique est Émile Zola, dont l'article « J'accuse » (1898) a transformé une affaire judiciaire en crise politique. Zola a utilisé son capital symbolique de romancier pour influencer l'opinion publique et dénoncer l'antisémitisme dans l'affaire Dreyfus. Cette intervention a donné naissance au mythe de l'intellectuel universel, désintéressé et dévoué à la vérité. Le terme intellectuel a été popularisé par Maurice Barrès, qui l'a utilisé de manière péjorative pour désigner les dreyfusards.
Maurice Barrès, figure nationaliste, a critiqué les intellectuels en 1898 dans Le Journal, les accusant d'être des « aristocrates de la pensée » éloignés des réalités populaires. Il remet en cause leur légitimité à intervenir dans la sphère publique, car ils ne défendent pas nécessairement l'État ou la nation. Cette critique introduit une tension fondamentale : les intellectuels sont-ils loyaux à la nation ou à des idéaux universels comme la vérité et la justice ? Julien Benda, dans La Trahison des clercs (1927), pousse cette idée plus loin. Pour lui, l'intellectuel (clerc) doit rester désintéressé et apolitique, guidé par des valeurs transcendantes. Il dénonce à la fois les nationalistes et les révolutionnaires, car ils trahissent leur devoir en mêlant politique et pensée.
Après la Seconde Guerre mondiale, le modèle de Benda est remis en cause. Jean-Paul Sartre, dans Qu'est-ce que la littérature ? (1947), affirme que l'écrivain qui refuse de s'engager est complice de l'ordre établi. Cette vision s'oppose à celle de Benda : l'engagement devient une obligation morale. L'épuration des écrivains collaborateurs (comme Robert Brasillach ou Louis-Ferdinand Céline) après 1945 renforce l'association entre intellectuels et gauche. Le Comité national des écrivains (CNE), issu de la Résistance, établit une liste noire des collaborateurs, alignant la légitimité intellectuelle sur la gauche. Désormais, l'intellectuel est perçu comme un critique du pouvoir, mais cette posture soulève une question récurrente : à qui les intellectuels appartiennent-ils ?
Le rôle des intellectuels est marqué par un paradoxe central : leur légitimité repose sur leur capacité à critiquer le pouvoir, mais cette critique peut aussi servir à légitimer leur propre position sociale. Eva Illouz souligne que cette responsabilité est souvent un moyen pour les élites de renforcer leur pouvoir en lui donnant une dimension morale. Par exemple, Carnegie justifiait sa fortune par sa philanthropie, tandis que les intellectuels comme Zola ou Sartre utilisaient leur influence pour défendre des causes universelles. Cependant, cette dynamique peut aussi être perçue comme une stratégie de distinction sociale, comme le suggérait Barrès en 1898. Ainsi, la responsabilité des intellectuels oscille entre engagement désintéressé et quête de légitimité.

