Mégafeux, sécheresse : penser l'été des catastrophes
Chaque été extrême rejoue la même scène : "cette fois, on a compris". Et si le récit de la "prise de conscience" était précisément ce qui nous empêchait de penser la catastrophe ? Ce matin, l'historien Jean-Baptiste Fressoz interroge notre manière de penser la catastrophe climatique..
Chaque été, les médias et les discours politiques répètent un schéma similaire : l’été est marqué par des événements climatiques extrêmes (mégafeux, sécheresses, canicules) suivis d’une vague de déclarations affirmant que « cette fois, on a compris » la gravité de la situation. Selon l’historien Jean-Baptiste Fressoz, ce récit de la « prise de conscience » pourrait en réalité nous empêcher de penser la catastrophe de manière efficace. Il souligne que cette rhétorique, bien qu’intentionnellement positive, crée une illusion de progrès et de compréhension immédiate, alors que la crise climatique s’aggrave. Elle donne l’impression que le problème est désormais identifié et que des solutions sont en marche, alors que les actions concrètes restent insuffisantes. Fressoz interroge ainsi la manière dont cette narration collective influence notre perception des crises environnementales et notre capacité à y répondre.
Jean-Baptiste Fressoz est un historien spécialisé dans l’étude des sciences, des techniques et de l’environnement. Ses travaux analysent comment les sociétés ont historiquement géré – ou ignoré – les risques environnementaux, notamment ceux liés au changement climatique. Il remet en question l’idée selon laquelle les catastrophes actuelles seraient une nouveauté ou une surprise pour l’humanité. Pour lui, les mégafeux et les sécheresses ne sont pas des événements inédits, mais des conséquences prévisibles d’un modèle économique et social basé sur l’exploitation intensive des ressources naturelles. Fressoz souligne que les sociétés modernes ont souvent minimisé ou nié ces risques, malgré les alertes répétées des scientifiques, comme celles du Groupe d'experts intergouvernemental sur l'évolution du climat (GIEC), créé en 1988.
Le Groupe d'experts intergouvernemental sur l'évolution du climat (GIEC) est une organisation internationale créée en 1988 par l’Organisation des Nations unies (ONU) pour évaluer les risques liés au changement climatique. Ses rapports, rédigés par des centaines de scientifiques, fournissent des données et des projections sur l’évolution du climat, les émissions de gaz à effet de serre et leurs impacts. Fressoz critique cependant l’approche du GIEC, non pas pour la qualité de ses travaux, mais pour la manière dont ses alertes sont reçues par les décideurs politiques et le grand public. Selon lui, les rapports du GIEC, bien que précis, sont souvent interprétés comme des avertissements ponctuels plutôt que comme des signaux d’une crise systémique. Les solutions proposées (réduction des émissions, transition énergétique) sont alors perçues comme des ajustements techniques, alors qu’elles nécessiteraient des transformations profondes de nos modes de vie et de nos économies.
Marine Braud, associée-fondatrice d’Alameda et ancienne conseillère écologie auprès d’Élisabeth Borne, Première ministre française jusqu’en 2024, incarne la tension entre les discours politiques et les actions concrètes en matière d’environnement. Dans le podcast, elle aborde la difficulté des gouvernements à intégrer pleinement les enjeux climatiques dans les politiques publiques, malgré les crises répétées. Braud souligne que les dépenses publiques liées à la transition écologique restent souvent insuffisantes ou mal ciblées, en comparaison des budgets alloués à d’autres priorités (défense, santé, etc.). Par exemple, les budgets de l’État français pour la crise énergétique ou la gestion des risques climatiques sont régulièrement critiqués pour leur manque d’ambition ou leur caractère réactif plutôt que préventif. Elle met en lumière l’écart entre les promesses politiques et les réalisations, notamment dans un contexte où les événements climatiques extrêmes (canicules, sécheresses) deviennent de plus en plus fréquents et intenses.
La crise énergétique, souvent évoquée en lien avec la guerre en Ukraine ou les tensions géopolitiques, est également un enjeu climatique majeur. Les choix énergétiques des États, comme le maintien ou le développement des énergies fossiles (charbon, pétrole, gaz), aggravent directement le changement climatique. Par exemple, la France a connu en 2022 et 2023 des débats intenses sur le retour du charbon ou la prolongation de centrales nucléaires, illustrant les arbitrages difficiles entre sécurité énergétique et transition écologique. Fressoz et Braud soulignent que ces décisions, prises sous pression, retardent les investissements nécessaires dans les énergies renouvelables et l’efficacité énergétique. La crise énergétique devient ainsi un obstacle supplémentaire à la lutte contre le réchauffement climatique, créant un cercle vicieux où les solutions à court terme aggravent les problèmes à long terme.
L’article aborde la manière dont les sociétés modernes réagissent aux catastrophes climatiques, comme les mégafeux ou les sécheresses. Fressoz et Braud soulignent que ces événements, autrefois exceptionnels, deviennent la norme en raison du réchauffement global. Pourtant, les réponses apportées restent souvent locales et ponctuelles : évacuations, aides d’urgence, plans de prévention. Ces mesures, bien que nécessaires, ne suffisent pas à traiter les causes profondes du problème. Les auteurs pointent du doigt une forme de déni collectif, où la société préfère des solutions immédiates et visibles plutôt que des transformations structurelles. Par exemple, les politiques de reforestation ou de gestion de l’eau sont souvent mises en avant, mais elles sont rarement accompagnées de mesures pour réduire les émissions de gaz à effet de serre ou repenser l’urbanisme. Cette approche fragmentée limite la capacité à anticiper et à s’adapter aux changements en cours.

