Le groupe franco-allemand KNDS, incarnation des contradictions de l’Europe de la défense
Portée par le réarmement européen, l'entreprise franco-allemande KNDS, connue pour les canons Caesar et les chars Leclerc, est en pleine croissance. Mais elle fait les frais d’une relation déséquilibrée entre Paris et Berlin..
KNDS est un groupe industriel franco-allemand spécialisé dans la défense terrestre, né en 2015 de la fusion entre les entreprises françaises Nexter et allemandes KMW. En 2025, son chiffre d’affaires atteint 4,4 milliards d’euros, en hausse de 16 % par rapport à 2024, avec un bénéfice avant impôts de 661 millions d’euros (marge de 15 %). Son carnet de commandes dépasse 33 milliards d’euros, porté par le réarmement européen. L’entreprise emploie 11 000 salariés et prévoit d’investir 1 milliard d’euros en Allemagne d’ici les prochaines années. KNDS produit notamment les canons Caesar, les chars Leclerc et Léopard, ainsi que des véhicules blindés comme le Griffon ou le Jaguar. Malgré son importance, KNDS reste moins connu que d’autres géants européens comme Dassault ou Airbus.
Le programme MGCS (Main Ground Combat System, ou « char du futur ») était un projet phare de KNDS, lancé en 2017 pour développer un char commun franco-allemand. Il devait symboliser la coopération européenne en matière de défense. Cependant, l’Allemagne s’est désengagée début octobre 2026, selon les déclarations du chef d’état-major des armées françaises, Fabien Mandon. Ce désistement illustre les tensions entre les deux pays : l’Allemagne, experte en chars (comme le Léopard 2), cherchait à éviter que la France ne développe son propre modèle, tandis que Paris voulait intégrer des technologies supplémentaires. Le projet a finalement été sabordé, avec des retards estimés à dix ans, selon l’expert Marc Chassillan. La France et l’Allemagne ont tenté d’ajouter des acteurs comme Rheinmetall ou Thales, mais sans succès.
KNDS incarne les contradictions de l’Europe de la défense, tiraillée entre coopération et souveraineté nationale. D’un côté, des programmes comme CaMo (Capacité motorisée) montrent que des collaborations européennes fonctionnent : la France, la Belgique et le Luxembourg partagent des blindés Scorpion, avec 269 commandes supplémentaires en 2026. De même, le char Léopard 2 intègre des composants de plusieurs pays européens. De l’autre, les États refusent de renoncer à leur autonomie industrielle. La France et l’Allemagne ont lancé cinq grands programmes en 2017 (Scaf, MGCS, avion de patrouille maritime, CIFS, Tigre Mark III), mais tous ont échoué en 2026, principalement en raison du retrait allemand. Selon Hélène Masson, chercheuse à la Fondation pour la recherche stratégique, KNDS n’est pas le résultat d’années de coopération, mais une alliance créée dans l’espoir de futures synergies.
La branche allemande de KNDS domine largement sa consœur française : en 2025, elle génère 2,5 milliards d’euros de revenus (+17,4 %), contre 1,3 milliard pour la France (+9,6 %). Ce déséquilibre s’explique par des budgets militaires très différents : l’Allemagne prévoit 183 milliards d’euros en 2030, contre 76 milliards pour la France. L’Allemagne n’a pas de dissuasion nucléaire ni de territoires d’outre-mer à défendre, ce qui lui laisse plus de moyens pour le conventionnel. La croissance allemande repose sur des succès comme le Léopard 2A8, dont des centaines d’exemplaires ont été commandés par des pays européens. À l’inverse, la France mise sur des produits comme le canon Caesar, vendu à 15 pays, mais à un prix bien inférieur (5 millions d’euros contre 26 millions pour un Léopard).
Le capital de KNDS, initialement détenu à parts égales par la France et l’Allemagne, va évoluer. Les héritiers Bode-Wegmann, famille allemande propriétaire de KMW, vendent leurs 50 % de parts. L’État allemand prévoit d’en racheter 40 % pour 7,2 milliards d’euros, tandis que la France conserverait 40 % et vendrait 10 % en Bourse. Cependant, les turbulences des marchés ont repoussé cette opération. Un nouvel équilibre à 50/50 entre les deux États est désormais évoqué. L’État allemand disposera d’une golden share (action à droit de veto) dans la branche allemande, comme la France dans sa branche. Rheinmetall, concurrent et partenaire de KNDS, pourrait être intéressé par une participation. Berlin cherche à éviter un monopole de Rheinmetall, mais ce dernier reste un acteur hégémonique en Allemagne.
La guerre en Ukraine a accéléré le réarmement européen, bouleversant les calendriers industriels. L’Allemagne, comme d’autres pays, a augmenté ses budgets militaires, avec des commandes urgentes pour des équipements existants comme le Léopard 2A8. Ces commandes ont été prioritaires par rapport à des projets ambitieux comme le MGCS, dont le développement devait s’étaler jusqu’en 2045. Les clients européens attendent des solutions rapides et éprouvées, plutôt que des innovations à long terme. KNDS a dû adapter sa stratégie, en misant sur des produits comme le Capint (char associant technologies française et allemande) ou le système d’artillerie LORAS. Le groupe souligne que la coopération franco-allemande s’améliore depuis deux ans, avec des échanges accrus entre équipes et une gouvernance unifiée.

