“Matriochka” : une campagne d’infox pour “dresser les Allemands de l’Est contre ceux de l’Ouest”
À quelques semaines d’élections cruciales dans deux Länder d’ex-RDA, une vaste opération de désinformation vise la République fédérale, rapporte la “Frankfurter Allgemeine Zeitung”. L’objectif de ses commanditaires : diviser le pays en jouant sur les failles de la société allemande et favoriser les partis prorusses..
Une opération de désinformation nommée Matriochka (poupée gigogne en russe) a été lancée par un groupe pro-Kremlin pour influencer les élections allemandes de septembre 2024. Ce groupe, identifié par le mouvement Antibot4Navalny (opposé au Kremlin), diffuse de fausses interviews de personnalités politiques allemandes sur les réseaux sociaux X, Bluesky et TikTok. Les vidéos et images générées par intelligence artificielle (IA) imitent des médias reconnus comme Die Zeit, Der Spiegel, Bild ou la Frankfurter Allgemeine Zeitung. L'objectif affiché est de semer des tensions entre les Allemands de l'Est et de l'Ouest en attribuant des propos insultants à des responsables politiques envers les Länder de l'ex-RDA (République démocratique allemande). Les scrutins ciblés sont deux élections régionales en Saxe-Anhalt et Mecklembourg-Poméranie-Occidentale, prévues en septembre 2024.
Les fausses informations diffusées dans le cadre de Matriochka visent spécifiquement des partis politiques allemands comme l’Union chrétienne-démocrate (CDU), le Parti social-démocrate (SPD), les Verts et Die Linke (gauche). Par exemple, une vidéo attribuée à tort à Andrea Lindholz, vice-présidente chrétienne-sociale du Bundestag (parlement allemand), montre cette dernière insultant les Allemands de l'Est. Les faux contenus incluent aussi des images générées par IA où des politiques critiquent les régions de l'ex-RDA. Les médias allemands ont confirmé avoir été imités pour donner une apparence de crédibilité aux fausses informations. Le groupe Antibot4Navalny souligne que cette campagne s'inscrit dans une stratégie plus large pour diviser la société allemande.
Les partis politiques allemands jugés favorables au Kremlin, comme l’Alternative pour l'Allemagne (AfD, extrême droite) et l’Alliance Sahra Wagenknecht (BSW, populiste), ne sont pas ciblés par cette campagne de désinformation. Selon la Frankfurter Allgemeine Zeitung, cette omission s'explique par le fait que ces partis s'opposent au soutien de l'Allemagne à l'Ukraine, une position alignée sur les intérêts russes. L'AfD est particulièrement visée par les médias allemands en raison de ses liens persistants avec la Russie. Lors d'un forum économique à Saint-Pétersbourg en 2024, le président russe Vladimir Poutine a explicitement déclaré miser sur l'AfD pour influencer la politique allemande.
L'opération Matriochka ne se limite pas à l'Allemagne. En 2024, le service français Viginum (vigilance et protection contre les ingérences numériques étrangères) a publié un rapport révélant que des contenus anti-ukrainiens, des attaques contre des personnalités françaises et des infox sur les Jeux olympiques de Paris 2024 avaient été diffusés dès 2023 via de faux comptes européens ou nord-américains. Ces campagnes s'inscrivent dans une stratégie plus large de désinformation attribuée à des acteurs pro-Kremlin, visant à déstabiliser les démocraties européennes. Les élections régionales allemandes de septembre 2024 sont donc un terrain d'expérimentation pour des méthodes qui pourraient être reproduites ailleurs en Europe.
Les élections régionales de septembre 2024 en Saxe-Anhalt et Mecklembourg-Poméranie-Occidentale sont stratégiques car elles pourraient renforcer l'influence de l'AfD, déjà en tête des sondages dans ces Länder. La *Frankfurter Allgemeine Zeitung* souligne que cette campagne de désinformation vise à affaiblir la cohésion sociale en Allemagne, en exploitant les différences historiques entre l'Est et l'Ouest du pays, héritées de la division de l'Allemagne pendant la Guerre froide. Les partis traditionnels, comme la CDU ou le SPD, sont pris pour cible car ils soutiennent l'Ukraine et une politique pro-européenne, en opposition aux intérêts russes. Cette opération met en lumière la vulnérabilité des démocraties face aux manipulations informationnelles en ligne.

