Avoir raison avec... Niki de Saint Phalle 5/5 : L'enfance comme une fin
Chez Niki de Saint Phalle, l’enfance peut être vue, non pas uniquement comme une question d'origine, mais aussi comme la destination de son travail… Car malgré son enfance fêlée, elle parviendra à travers l'art à créer de nouveaux mondes qui seront autant de refuges et de lieux d'apprentissage..
Pour Niki de Saint Phalle, l’enfance n’est pas seulement une période de la vie, mais une véritable matière artistique et une destination finale de son œuvre. À travers ses créations, elle transforme les souvenirs, les traumatismes et les émotions liés à son enfance en univers oniriques et colorés. Ses sculptures, comme celles du Jardin des Tarots, mêlent des formes douces et étranges, peuplées de monstres et de créatures mystérieuses. Cette approche reflète une volonté de donner une nouvelle vie à son passé, en le rendant à la fois tangible et poétique. L’artiste y intègre des éléments enfantins, comme des jouets ou des poupées, tout en explorant des thèmes plus sombres, comme la violence ou la mort. Son travail devient ainsi un refuge où l’enfance et l’âge adulte coexistent, offrant une vision à la fois naïve et profonde de l’existence.
Deux films de Niki de Saint Phalle illustrent sa relation complexe avec l’enfance et l’âge adulte : Un rêve plus long que la nuit (1976) et Daddy (1973). Le premier, réalisé en collaboration avec Peter Whitehead, suit l’histoire de Camélia, une petite fille transformée en jeune femme après avoir réalisé un vœu. Ce conte initiatique, influencé par des réalisateurs comme Fellini ou Fassbinder, explore la transition brutale entre l’innocence de l’enfance et les réalités cruelles du monde adulte. Le second film, Daddy, met en scène une ritournelle répétée : « I am a big girl now » (« Je suis une grande fille maintenant »), soulignant le passage à l’âge adulte comme une étape à la fois libératrice et douloureuse. Ces œuvres reflètent la quête de l’artiste pour surmonter les traumatismes de son enfance, notamment le viol incestueux subi à 11 ans.
L’enfance de Niki de Saint Phalle a été marquée par un viol incestueux commis par son père à l’âge de 11 ans. Elle n’a révélé ce traumatisme qu’à 64 ans, dans un livre intitulé Mon secret, où elle écrit : « Pour la petite fille, le viol, c’est la mort. » Ce silence prolongé et cette révélation tardive illustrent la difficulté de transformer une souffrance personnelle en une œuvre artistique. Pourtant, c’est précisément cette expérience qui a nourri sa créativité. Ses sculptures, comme Le Monstre de Soisy (1966), une œuvre de 1,80 mètre recouverte d’objets de récupération et de bombes de peinture, symbolisent cette lutte entre le cauchemar et la création. Gwenaëlle Aubry, romancière et philosophe, explique que devenir adulte implique de « survivre à l’enfant qui gît derrière l’une des sept portes d’un rêve plus long que la nuit », c’est-à-dire de transformer la douleur en quelque chose de nouveau.
Le Jardin des Tarots est l’une des œuvres les plus emblématiques de Niki de Saint Phalle. Situé en Toscane, ce parc de sculptures monumentales, inspiré des arcanes du tarot, est un univers à part entière où chaque structure représente une carte. L’artiste y a travaillé pendant plus de 20 ans, de 1979 à sa mort en 2002. Ce projet incarne sa vision de l’enfance comme un lieu de refuge et d’apprentissage, où les monstres et les merveilles coexistent. Les sculptures, colorées et fantaisistes, invitent le visiteur à explorer des thèmes universels comme l’amour, la mort ou la renaissance. Le jardin devient ainsi une métaphore de la vie, où l’enfance est à la fois une origine et une destination, un espace où l’on peut se reconstruire.
Niki de Saint Phalle (1930-2002) est une figure majeure de l’art contemporain, associée au mouvement *Nouvelle Figuration* et au *Pop Art*. Son œuvre, à la fois joyeuse et sombre, a marqué plusieurs générations d’artistes. Ses sculptures, souvent monumentales, explorent des thèmes comme la féminité, la violence ou la spiritualité. Après sa mort, son travail a continué d’inspirer des restaurateurs, comme Astrid Lorenzen, qui travaille au Centre Pompidou pour préserver ses créations. Son approche unique, qui mêle art, psychanalyse et autobiographie, en fait une artiste incontournable pour comprendre comment l’art peut transformer la douleur en beauté. Son héritage perdure à travers des expositions, des livres et des projets comme le *Jardin des Tarots*, qui attirent des visiteurs du monde entier.

