Javier Ambrossi et Javier Calvo : « En Espagne, on a du mal à trouver un passé commun et ça laisse des blessures »
Avec « La Bola Negra », Prix du Jury au Festival de Cannes, le duo espagnol derrière la géniale série « La Mesías » tisse une fresque romanesque sur trois époques retraçant la condition homosexuelle dans une Espagne en proie au fascisme. On a profité de leur venue au Biarritz Film Festival Nouvelles Vagues pour échanger avec les deux cinéastes sur la conception de ce film ambitieux et leur manière de faire du cinéma..
Le film La Bola Negra est né d’une pièce de théâtre intitulée La piedra oscura (2013) d’Alberto Conejero, qui met en scène les dernières heures de Rafael Rodríguez Rapún, compagnon de Federico García Lorca, dans une chambre d’hôpital militaire franquiste. Les réalisateurs Javier Ambrossi et Javier Calvo, connus sous le nom de Javis, y ont découvert une référence à une œuvre inachevée de Lorca, La Bola Negra, dont seulement quatre pages existaient. Cette découverte a inspiré leur projet : imaginer ce que cette pièce aurait pu être et l’étendre en une fresque romanesque sur trois époques, explorant la condition homosexuelle en Espagne sous le fascisme. Pour ancrer cette histoire dans le présent, ils ont créé le personnage d’Alberto, un homme en quête de ses origines, lié à l’histoire de Lorca.
Le film La Bola Negra est marqué par une forte dimension antifasciste, mais ses réalisateurs insistent sur le fait qu’il dépasse le cadre historique pour parler du présent et de l’Europe contemporaine. Javier Calvo cite une phrase de Lorca : « Il faut se souvenir pour avancer vers demain », soulignant que le film aborde à la fois le passé, le présent et l’avenir. Selon Javier Ambrossi, le film met en lumière les dangers de la non-communication et la nécessité de comprendre l’autre, un thème particulièrement pertinent aujourd’hui avec l’essor des réseaux sociaux, où les individus sont connectés mais souvent déconnectés émotionnellement. Le film montre comment Sebastián, un soldat franquiste, réalise que Rafael, son prisonnier, est un être humain vulnérable, une prise de conscience qui devient le cœur du récit.
Pour Javier Ambrossi et Javier Calvo, représenter le désir homosexuel à l’écran est essentiel pour normaliser cette réalité et montrer qu’elle fait partie de la vie naturelle. Ambrossi explique que grandir dans une école pour garçons, où l’homoérotisme était présent mais interdit, a renforcé son besoin de montrer des corps masculins avec sensualité. Le film La Bola Negra met en scène Sebastián, un jeune soldat franquiste, dont le regard sur Rafael, un prisonnier homosexuel, évolue d’une fascination innocente à une reconnaissance de son humanité. Calvo précise que ce regard est presque artistique, comme une peinture, mêlant pureté et érotisme sans tomber dans la sexualisation explicite.
Les réalisateurs explorent fréquemment dans leurs œuvres, comme La Mesías et La Bola Negra, le thème des traumatismes familiaux transmis de génération en génération. Ambrossi lie ce motif à l’histoire espagnole, où la difficulté à affronter un passé commun crée des blessures persistantes. Il cite l’exemple de la relation entre Alberto et sa mère dans La Bola Negra, où l’absence de dialogue sur le passé familial empêche une véritable réconciliation. Ambrossi évoque aussi la loi sur le mariage pour tous en Espagne, adoptée le 30 juin 2025, comme un exemple de progrès sans réparation symbolique, laissant des non-dits qui continuent d’affecter les relations personnelles.
Javier Ambrossi et Javier Calvo, souvent associés à Pedro Almodóvar en raison de leur style audacieux et de leur exploration des thèmes queer, reconnaissent son influence tout en affirmant vouloir développer leur propre voix. Calvo explique qu’ils ne cherchent pas encore à définir ce qui les caractérise, car la recherche fait partie de leur processus créatif. Ambrossi ajoute que leur collaboration en tant que duo rend cette quête encore plus complexe, mais qu’ils travaillent sans cesse à innover. Malgré les comparaisons, ils soulignent que La Mesías et La Bola Negra sont des œuvres radicalement différentes, porteuses d’un ADN unique qu’ils continuent de découvrir.
Les films de Javier Ambrossi et Javier Calvo se distinguent par un mélange de genres, allant du drame au kitsch, en passant par la science-fiction ou l’horreur. Ambrossi explique que ce mélange est instinctif et reflète leurs références personnelles, souvent très différentes. Calvo précise que cette hybridation reflète leur vision de la vie en tant qu’artistes queer, où les catégories traditionnelles (drame, comédie, etc.) n’ont pas de sens. Ambrossi ajoute que leur parcours, marqué par une absence de place dans la société, les a habitués à ne pas respecter les cases, ce qui se traduit dans leur cinéma par une liberté formelle et narrative.
Contrairement à de nombreux films contemporains conçus pour plaire aux algorithmes des plateformes, La Bola Negra est un film d’auteur long et parfois excessif, selon les mots des réalisateurs. Ils soulignent que leur équipe de production, entièrement sous leur contrôle, leur a permis de conserver cette liberté artistique. Ambrossi raconte qu’on leur a parfois suggéré de raccourcir le film, mais qu’ils ont refusé, affirmant que si une version plus courte était souhaitée, c’est aux producteurs de la réaliser. Ce refus illustre leur attachement à une vision authentique et humaine du cinéma, où l’excès et la complexité sont des choix délibérés pour toucher le public.
Ambrossi et Calvo s’enthousiasment pour les nouvelles voix queer du cinéma et produisent elles-mêmes des projets via leur société *Suma Content*. Ils citent notamment *Superstar* de Nacho Vigalondo, une série centrée sur une icône pop, et *Mariliendre* de Javier Ferreiro, une tragicomédie musicale sur une ancienne reine de la nuit gay à Madrid. Ils mentionnent aussi des réalisateurs comme Lukas Dhont (*Coward*, en compétition à Cannes en mai 2026), Jane Schoenbrun, ou Xavier Dolan, dont le prochain film les intéresse. Ambrossi évoque également *Teenage Sex and Death At Camp Miasma*, qui a remporté la *Queer Palm* au Festival de Cannes 2026, et exprime son impatience pour *Club Kid* de Jordan Firstman.

