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Géopolitique

Le tableur Excel, arme secrète des “hackeurs de l’amour”

Courrier International · mis à jour il y a 1 j

Lassés d’enchaîner les rendez-vous sans lendemain et usés par les applis de rencontre, bon nombre de célibataires élaborent aujourd’hui des outils destinés à optimiser leur vie sentimentale. Parmi ceux-ci, des tableurs Excel censés leur dire si une relation vaut le coup.

Nouvelle tendance des célibataires

Une tendance émergente parmi les célibataires consiste à utiliser des tableurs Excel ou des applications dédiées pour analyser et optimiser leurs relations amoureuses. Cette pratique, surnommée par certains "hackeurs de l’amour", vise à éviter les échecs sentimentaux en transformant la recherche de partenaire en un processus méthodique et quantifiable. Les outils employés permettent de comparer des critères personnels, comme les valeurs, les objectifs ou les préférences, avec les caractéristiques d’un partenaire potentiel. Par exemple, Carolyn Travis, une célibataire américaine, a utilisé un tableau Excel créé par ses amis pour évaluer la compatibilité avec un homme rencontré lors d’un cours d’entrepreneuriat. Le logiciel a conclu à une incompatibilité totale entre eux, évitant ainsi une relation vouée à l’échec. Cette approche s’inscrit dans une logique d’optimisation de soi, où l’amour est traité comme un projet à planifier, à l’image d’un dossier professionnel.

Fonctionnement des outils

Les outils utilisés par ces "hackeurs de l’amour" fonctionnent en compilant des données personnelles et des critères de compatibilité dans des tableaux ou des applications. Par exemple, l’application Spread, développée par Sampson Ezieme, un développeur américain, permet aux utilisateurs de définir leurs critères rédhibitoires (ce qui est inacceptable pour eux) et leurs objectifs à long terme. L’outil analyse ensuite les informations fournies par les partenaires potentiels, comme leurs centres d’intérêt, leur situation professionnelle ou leurs valeurs, pour attribuer une note de compatibilité. Les créateurs de ces outils proposent même des modèles de tableurs à vendre sur des plateformes comme Etsy, avec des prix allant de 1 livre sterling (1,16 €) pour les versions simples à 45 livres sterling (52 €) pour les plus complexes. Ces outils s’adressent à des personnes souhaitant prendre du recul sur leurs relations et éviter les erreurs passées.

Critiques et limites

Cette tendance soulève des critiques, notamment sur le risque de déshumanisation des relations. Des experts, comme Minnie Lane, coach de rencontres, ou Luke Brunning, maître de conférences en éthique appliquée à l’Université de Leeds, mettent en garde contre l’attribution de notes ou de scores à des partenaires potentiels avant même la fin d’un rendez-vous. Selon eux, cette approche peut réduire les individus à de simples statistiques sur une feuille de calcul, en ignorant leur complexité et leurs imperfections. Le magazine Cosmopolitan souligne que cette logique s’inscrit dans une culture du swipe (faire défiler des profils sur des applis de rencontre), où les personnes sont perçues comme des options interchangeables. De plus, cette méthode pourrait exacerber le sentiment de solitude et d’épuisement des célibataires, déjà en quête de contrôle dans leur vie sentimentale.

Contexte et motivations

Cette pratique s’inscrit dans un contexte plus large où les jeunes célibataires cherchent à optimiser leur vie sentimentale pour éviter les relations toxiques ou sans lendemain. Les applications de rencontre, bien que populaires, sont souvent critiquées pour leur superficialité et leur capacité à générer des choix illimités, rendant difficile l’identification des partenaires compatibles. Les "hackeurs de l’amour" espèrent ainsi reprendre le contrôle en transformant l’amour en un processus rationnel et structuré. Par exemple, une personne nommée Molly, citée par Cosmopolitan, explique vouloir aborder ses rendez-vous comme un dossier professionnel, en se fixant des objectifs clairs pour identifier ses erreurs passées. Cependant, cette approche soulève une question : cette quête de contrôle est-elle bénéfique, ou risque-t-elle de priver les relations de leur spontanéité et de leur magie ?

Ce que ça pourrait changer

Le débat autour de ces outils dépasse la simple question de l’efficacité : il touche à la nature même de l’amour et des relations humaines. Des philosophes et éthiciens, comme Luke Brunning, soulignent que l’amour ne peut se réduire à une série de cases ou de formules mathématiques. Les émotions, comme les papillons dans le ventre ou l’ivresse d’une rencontre, échappent à toute quantification. *Cosmopolitan* rappelle que les robots d’IA, malgré leurs avancées, ne pourront jamais ressentir ces émotions. L’article cite également Éloïse Duval, qui interroge : dans quelle case ranger la lumière d’un regard, le vertige d’un premier baiser, ou l’ivresse d’une étreinte ? Ces outils, bien que séduisants pour leur promesse de contrôle, risquent de vider les relations de leur essence, en transformant l’amour en un algorithme froid et désincarné.

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