Décès d’Anne-Claire Poirier, cinéaste pionnière
La réalisatrice de «Mourir à tue-tête», des «Filles du Roy» et de «Tu as crié LET ME GO» aura su allier féminisme et cinéma..
Anne-Claire Poirier, cinéaste québécoise, est décédée à l’âge de 94 ans le 28 septembre 2026. Née en 1932 à Saint-Hyacinthe, elle a marqué l’histoire du cinéma au Québec par son approche féministe et ses sujets audacieux. Parmi ses films les plus connus figurent Le temps de l’avant (1975), Les filles du Roy (1974), Mourir à tue-tête (1979) et Tu as crié LET ME GO (1997). Elle a travaillé principalement à l’Office national du film (ONF), une institution publique québécoise dédiée à la production et à la diffusion de films culturels et documentaires. Son œuvre a contribué à donner une voix aux femmes dans le cinéma, en abordant des thèmes comme l’avortement, le viol, le vieillissement ou encore la toxicomanie.
Avant de se consacrer au cinéma, Anne-Claire Poirier hésite entre le droit et le théâtre. Elle choisit finalement ce dernier et travaille brièvement à Radio-Canada avant de rejoindre l’ONF en 1960, où elle occupe divers rôles : doublage, interprétation, montage et réalisation. En 1963, elle réalise son premier court métrage, suivi en 1968 par De mère en fille, un documentaire sur sa propre grossesse, tourné à partir d’archives filmées pour l’émission Femme d’aujourd’hui en 1965. Dès ses débuts, elle se distingue par une approche expérimentale et une sensibilité féministe, bien que le milieu cinématographique québécois de l’époque soit encore très masculin.
Anne-Claire Poirier a joué un rôle clé dans la création du programme En tant que femmes à l’ONF, actif de 1973 à 1975. Ce programme a produit six films réalisés par des femmes, dont deux par Poirier : Les filles du Roy (1974) et Le temps de l’avant (1975). Les filles du Roy revisite les figures féminines de l’histoire québécoise avec un regard critique, tandis que Le temps de l’avant aborde sans détour le sujet tabou de l’avortement. Ces films, coscénarisés avec Marthe Blackburn, ont marqué un tournant en donnant une visibilité aux questions féminines dans le cinéma québécois. Poirier a toujours rejeté l’étiquette de femme cinéaste, soulignant que cette distinction n’était pas faite pour ses homologues masculins.
En 1979, Anne-Claire Poirier réalise Mourir à tue-tête, un film considéré comme son œuvre la plus célèbre. Avec Julie Vincent dans le rôle principal, ce dramentaire (mélange de drame et de documentaire) dénonce le traitement des victimes de viol par la justice et la société. La cinéaste utilise des procédés innovants, comme le bris du quatrième mur (technique où un personnage s’adresse directement au public), pour renforcer l’impact du film. En 1982, elle tourne La quarantaine, qui explore les remises en question liées à l’âge adulte, avec une distribution prestigieuse incluant Monique Mercure et Jacques Godin. Ces films illustrent son style audacieux et son engagement en faveur d’une représentation plus juste des femmes.
En 1997, Anne-Claire Poirier revient avec Tu as crié LET ME GO, un film poignant inspiré par la mort violente de sa fille Yanne en 1992. Ce documentaire-fiction aborde les thèmes de la toxicomanie et de la prostitution, avec une écriture collaborative incluant Marie-Claire Blais. Le film, d’une forme non conventionnelle, est souvent considéré comme son chef-d’œuvre. Poirier y exprime son chagrin à travers des mots en anglais et en français, comme dans la phrase I let you go, qui donne son titre au film. Ce dernier marque la fin de sa carrière cinématographique, après près de 30 ans de contributions majeures au cinéma québécois.
Anne-Claire Poirier a reçu une reconnaissance tardive pour son travail, notamment pour son refus des étiquettes réductrices comme *femme cinéaste*. Son héritage cinématographique reste accessible gratuitement sur le site de l’ONF, où l’intégralité de sa filmographie est disponible. Son approche, à la fois personnelle et engagée, a ouvert la voie à de nombreuses réalisatrices québécoises. Elle a ainsi participé à la création d’un mouvement durable pour une représentation plus équilibrée des femmes au cinéma, en abordant des sujets souvent ignorés ou stigmatisés à l’époque.

