Décès d’Anne-Claire Poirier, cinéaste pionnière
La disparition d’Anne-Claire Poirier à 94 ans marque la fin d’une figure majeure du cinéma québécois, dont l’œuvre a non seulement façonné une esthétique cinématographique, mais aussi porté un engagement féministe et politique inédit. Son parcours illustre les tensions entre reconnaissance artistique et marginalisation systémique des réalisatrices, tout en révélant comment le cinéma peut devenir un outil de subversion des normes sociales.
En quoi le programme En tant que femmes de l’ONF a-t-il marqué l’histoire du cinéma québécois ?
Ce programme, lancé entre 1973 et 1975, a produit six films fondateurs abordant des enjeux féminins tabous, dont deux réalisés par Anne-Claire Poirier. Il a permis de briser un silence cinématographique sur des sujets comme l’avortement ou les rôles sociaux des femmes, tout en imposant une perspective féministe dans un milieu dominé par les hommes.
Comment Anne-Claire Poirier a-t-elle contribué à redéfinir la représentation des femmes à l’écran ?
En choisissant de centrer ses récits sur les victimes plutôt que sur leurs bourreaux, comme dans Mourir à tue-tête (1979), elle a inversé les codes narratifs traditionnels. Ses films ont aussi donné la parole à des figures féminines marginalisées, tout en refusant la réduction de son identité à son genre, comme elle l’a exprimé avec virulence.
Quel rôle a joué l’ONF dans la carrière d’Anne-Claire Poirier ?
L’Office national du film, qu’elle a rejoint en 1960, fut son principal lieu de création et de liberté artistique. C’est là qu’elle a pu expérimenter des formes hybrides (dramentaire), aborder des sujets controversés et développer une filmographie ancrée dans les luttes sociales, malgré les résistances initiales.
Pourquoi Tu as crié LET ME GO (1997) est-il considéré comme un aboutissement de son œuvre ?
Ce film, inspiré par l’assassinat de sa fille Yanne en 1992, marque un tournant intime et radical dans sa filmographie. Il fusionne douleur personnelle et engagement politique en explorant les thèmes de la toxicomanie et de la prostitution, tout en adoptant une forme cinématographique non conventionnelle, presque testamentaire.
Ce que ça pourrait changer
Son héritage interroge la pérennité des combats qu’elle a portés : dans un cinéma québécois aujourd’hui moins militant, son parcours rappelle l’importance de lier création artistique et engagement sociétal. Par ailleurs, son refus de se laisser définir par son genre invite à questionner les mécanismes de reconnaissance des réalisatrices, encore trop souvent cantonnées à des cases identitaires.

