« Un vol d’une ampleur sans précédent » : les documents qui fragilisent OpenAI
« Le plus grand vol de travail de l’histoire de l’humanité » : cette déclaration reprise par le New York Times dans sa procédure en justice contre OpenAI résonne particulièrement fort puisqu’elle émane de Brent Hecht, directeur scientifique de Microsoft. Dans un mémoire de synthèse remis à la justice, l’éditeur du célèbre quotidien aligne les éléments à […].
En décembre 2023, le New York Times a porté plainte contre OpenAI, l’accusant d’avoir utilisé des millions d’articles protégés par droit d’auteur pour entraîner ses modèles d’intelligence artificielle (IA), comme ceux de la gamme GPT. Cette plainte s’inscrit dans un débat plus large sur la légalité de l’entraînement des IA sur des contenus protégés. L’administration Trump a pris position en faveur d’OpenAI, affirmant que cette pratique relève du «fair use» (usage équitable), un concept juridique anglo-saxon qui permet d’utiliser des œuvres protégées sans autorisation, sous certaines conditions. OpenAI et d’autres entreprises du secteur défendent régulièrement cette position pour justifier leur accès aux contenus sans rémunération des auteurs.
Un mémoire de synthèse, déposé en septembre 2026 devant un tribunal fédéral de New York, révèle des documents internes d’OpenAI et de Microsoft qui illustrent leur gestion controversée des contenus protégés. Ce mémoire s’appuie sur des témoignages sous serment, des messages internes et des analyses juridiques. Parmi les pièces les plus marquantes figure le témoignage de Brent Hecht, qui qualifie l’aspiration massive des contenus créés par des humains comme « un vol d’une ampleur sans précédent ». Il souligne que peu de gens avaient anticipé que leurs travaux seraient utilisés sans rémunération ni autorisation. Microsoft a réagi en précisant que ces propos reflétaient l’opinion personnelle d’un employé et non une analyse juridique officielle.
Un échange interne entre Nick Ryder, responsable de recherche chez OpenAI, et Greg Brockman, cofondateur et président de l’entreprise, révèle une stratégie de contournement des paywalls (barrières payantes) du New York Times. Ryder informe Brockman de l’existence d’un moyen pour accéder aux articles protégés, et ce dernier répond simplement « ah, très bien » (« ah nice »). Cette révélation illustre une volonté apparente d’exploiter des contenus protégés malgré les restrictions légales. Les paywalls sont des mécanismes mis en place par les éditeurs pour limiter l’accès à leurs articles, souvent payants, afin de financer leur activité.
Nick Turley, responsable de ChatGPT chez OpenAI, a reconnu en juin 2023 que les modèles d’IA comme ChatGPT représentent une « menace existentielle » pour les éditeurs de presse. Selon lui, une fois que ChatGPT fournit une réponse directe à une question, les utilisateurs n’ont « aucune bonne raison de cliquer » sur le lien menant à la source originale. Cette situation crée une « boucle infernale » : les éditeurs produisent des contenus qui servent à entraîner les IA, mais ces dernières détournent une partie du trafic vers leurs propres plateformes, réduisant ainsi les revenus publicitaires et abonnements des médias.
Les données internes de Microsoft révèlent une chute massive du taux de clics depuis ses outils d’IA, comme Bing Chat ou Copilot, vers les sites des éditeurs de presse. Pour le New York Times, cette baisse varie entre 87 % et 93 %, tandis que pour d’autres plaignants, elle atteint 83 % à 91 %. Cette diminution drastique des visites affaiblit financièrement les médias, qui dépendent de ces clics pour générer des revenus publicitaires. Un ingénieur logiciel d’OpenAI a confirmé dans un message interne que « peu importe la visibilité donnée aux liens, les utilisateurs ne cliqueront pas dessus », confirmant ainsi l’impact négatif des IA sur la fréquentation des sites d’actualité.
Satya Nadella, directeur général de Microsoft, a témoigné sous serment que « tout contenu placé derrière un paywall devrait faire l’objet d’une licence » pour être utilisé, que ce soit pour entraîner des modèles d’IA ou pour générer des réponses. Il a ajouté que si Microsoft avait été informé qu’OpenAI avait utilisé des contenus protégés derrière des paywalls pour entraîner ses modèles, l’entreprise aurait exigé le réentraînement de ces modèles sans ces données. Nadella a également reconnu que les chatbots comme Copilot peuvent se substituer aux sites d’actualité en fournissant des informations directement sur leur plateforme, réduisant ainsi la nécessité pour les utilisateurs de consulter les sources originales.
Le mémoire de synthèse déposé par le *New York Times* et d’autres éditeurs ne constitue pas une décision de justice, mais il expose des preuves accablantes sous forme de documents internes et de témoignages. Ces éléments éclairent la manière dont OpenAI et Microsoft ont perçu et justifié leur utilisation des contenus protégés, notamment via l’argument du **fair use**. Bien que ces révélations soient embarrassantes pour les entreprises concernées, elles ne préjugent pas de l’issue finale du procès. Elles soulignent cependant les tensions entre les créateurs de contenus et les géants de la tech, ainsi que l’incertitude juridique entourant l’entraînement des IA sur des œuvres protégées.

