L’investisseur canadien Stephen Jarislowsky s’éteint à 101 ans
Certains voyaient en lui une version canadienne de Warren Buffet..
Stephen Jarislowsky, décédé à 101 ans, était une figure majeure de la finance canadienne, souvent comparé à Warren Buffett pour sa patience et sa rigueur dans la gestion d'investissements. Né à Berlin en 1925 dans une famille aisée, il émigre aux États-Unis en 1941 pour fuir le régime nazi. Après des études en génie mécanique, il sert dans une unité de contre-espionnage au Japon pendant la Seconde Guerre mondiale. Il complète ensuite une maîtrise en études asiatiques à l'Université de Chicago et un MBA à Harvard en 1949. Arrivé à Montréal dans les années 1950, il y fonde en 1955 le cabinet Jarislowsky, Fraser & Company Ltd, spécialisé dans l'analyse approfondie des entreprises avant d'investir, une méthode rare à l'époque.
Jarislowsky a bâti une entreprise qui gère aujourd'hui plus de 40 milliards de dollars pour une clientèle fortunée et institutionnelle. Son approche reposait sur la recherche sur le terrain, où ses équipes rencontraient directement les dirigeants d'entreprises pour évaluer la valeur réelle de leurs actions. En 2018, la Banque Scotia rachète son cabinet pour 950 millions de dollars, une transaction qu'il a soutenue. Malgré son départ de la gestion quotidienne, il siégeait encore au conseil d'administration jusqu'à son décès. Son livre Dans la jungle du placement, publié en 2005, résume ses principes : patience, éthique et bonne gouvernance, des valeurs qu'il a défendues toute sa vie.
Jarislowsky était un défenseur acharné de la bonne gouvernance et des droits des actionnaires minoritaires. Il critiquait ouvertement les dirigeants d'entreprises dont les pratiques lui semblaient douteuses, notamment après le scandale Norbourg en 2005, où il pointait l'absence de transparence dans la gestion. Pour promouvoir ces idées, il cofonde la Coalition canadienne pour une bonne gouvernance et l'Institut sur la gouvernance d'organisations privées et publiques (IGOPP). Il dénonçait aussi des sujets comme la taille de l'État québécois, l'expansion syndicale ou les retraites à 55 ans, ce qui lui a valu des polémiques, comme ses propos sur le mouvement souverainiste québécois, qu'il qualifiait de fasciste.
En plus de sa carrière financière, Jarislowsky était un philanthrope engagé. Sa fondation a soutenu de nombreuses institutions culturelles, dont la Faculté des beaux-arts de l'Université Concordia, le Musée des beaux-arts de Montréal et le Banff Centre. Il était membre de l'Ordre national du Québec, d'abord comme chevalier en 2002, puis comme grand officier en 2007. Son amour pour la francophonie était marqué, bien qu'il se définisse comme internationaliste plutôt que fédéraliste ou séparatiste. Son bureau à Montréal, rempli de plantes et d'œuvres d'art, reflétait sa personnalité unique et son attachement à la culture.
Jarislowsky laisse derrière lui son épouse, Gail, et quatre enfants. L'une de ses filles, Alexandra, travaille au sein du cabinet dans son bureau de New York. Son décès marque la fin d'une époque pour la finance canadienne, où il a marqué les esprits par son franc-parler et ses prises de position tranchées. Son cabinet, Jarislowsky Fraser, reste un acteur important du secteur, même après son rachat par la Banque Scotia. Son héritage repose autant sur ses performances financières que sur son engagement en faveur d'une économie plus transparente et éthique.

