Le droit mène à tout ! Évolutions de carrière des juristes Corporate M&A (épisode 2).
Après une première série de témoignages illustrant la diversité des évolutions possibles pour les juristes Corporate/M&A, cette seconde partie met en lumière les parcours d'experts de la Commission Corporate M&A et financement de l'AFJE. Ces trajectoires démontrent, une nouvelle fois, que la formation juridique constitue un socle solide permettant d'évoluer vers des métiers variés, à la croisée du droit, de la stratégie et de l'entrepreneuriat.
Sophie Queylat, General Counsel et membre du Comex de Qovetia, considère que le droit n’est pas une contrainte mais un socle solide pour explorer de nouvelles voies professionnelles. Son parcours illustre cette idée : après un Magistère de droit des affaires et un DJCE (Diplôme de Juriste Conseil d’Entreprise) à l’Université Paris-Panthéon-Assas, elle commence comme avocate en Corporate/M&A (fusion-acquisition) dans des cabinets anglo-saxons. Elle conseille notamment des fonds d’investissement, acquérant une expertise technique pointue. Son passage en entreprise, pendant dix ans, lui permet de se rapprocher de la stratégie et du business au sein de groupes variés comme Chanel, Casino ou Groupe Rocher. Depuis deux ans, elle dirige la fonction juridique de Qovetia, un groupe de cliniques vétérinaires en croissance, soutenu par un fonds d’investissement. Cette évolution montre comment le droit peut servir de tremplin pour des rôles stratégiques et opérationnels, au-delà de la simple expertise technique.
Sophie Queylat décrit une transformation majeure du rôle du juriste : passer d’une posture d’expert juridique à celle de trusted advisor (conseiller de confiance). Son expérience lui a appris à ne plus se limiter à analyser et sécuriser des décisions, mais à comprendre le business, hiérarchiser les risques et formuler des recommandations claires, même en situation d’incertitude. Elle a développé une capacité d’adaptation, une lecture rapide des enjeux organisationnels et une vision globale de l’entreprise, à la fois stratégique et opérationnelle. Dans un environnement de private equity (capital-investissement) et de forte croissance, la fonction juridique devient un levier de performance, contribuant à la création de valeur financière et extra-financière. Elle insiste sur l’importance de traduire des sujets juridiques complexes en décisions actionnables pour les équipes dirigeantes.
Sophie Queylat encourage les juristes à ne pas se cantonner à des parcours prédéfinis et à explorer des directions inhabituelles. Pour elle, le droit est un socle qui ouvre des perspectives plutôt que des limites. Changer de poste, de secteur ou de domaine implique d’accepter une part d’incertitude, de savoir décider avec des informations parfois incomplètes, et de trouver un équilibre entre exigence juridique, pragmatisme et rapidité d’exécution. Elle souligne aussi l’importance de dépasser une approche strictement technique : comprendre le modèle économique de l’entreprise, ses enjeux opérationnels et ses leviers de création de valeur permet au juriste de s’imposer comme un partenaire stratégique. Enfin, elle recommande de rester curieux, d’apprendre en continu et de garder une posture d’ouverture pour saisir les opportunités.
Oren-Andrew Pouhe, juriste en gouvernance et droit boursier chez ENGIE et intervenant en écoles de commerce, illustre la complémentarité entre pratique juridique et enseignement. Après un parcours en droit des affaires et fiscalité, il complète sa formation par un Mastère Spécialisé « Juriste Manager International » à l’EM Lyon Business School. Il commence sa carrière comme alternant chez BNP Paribas Personal Finance, puis rejoint ENGIE en tant que juriste en droit boursier et gouvernance. Parallèlement, il enseigne le droit des affaires à l’IESEG et l’EM Normandie. Pour lui, la pratique alimente la pédagogie, et vice versa : le juriste analyse, anticipe et sécurise les décisions, tandis que l’enseignant transmet, structure et vulgarise. Cette double casquette lui permet de développer une vision élargie du rôle du juriste, au croisement du business, de la pédagogie et de la gouvernance.
Oren-Andrew Pouhe encourage les juristes à faire preuve d’audace et à ne pas se mettre eux-mêmes des barrières par crainte de ne pas être « légitimes ». Il rappelle que leur formation leur donne des bases solides : rigueur, analyse et adaptabilité. Il souligne aussi que changer de voie professionnelle est aujourd’hui normal et permet de rester aligné avec ses aspirations. Il invite à accepter de tâtonner, à sortir de sa zone de confort et à se faire confiance, car c’est souvent en franchissant le premier pas que les opportunités apparaissent. Pour lui, la diversité des expériences professionnelles enrichit la pratique et ouvre de nouvelles perspectives.
Bienvenu Bope, Responsable Corporate M&A et cofondateur de KeepLex, une structure offrant un accompagnement juridique externalisé pour les TPE/PME, incarne une nouvelle génération de juristes. Après un Master en Droit et fiscalité de l’entreprise et un MBA en Droit, Management et Finance, il évolue dans des structures variées comme LVMH, Coriance ou Fondamental Group, avant de créer sa propre entreprise. Son parcours montre une transition vers l’entrepreneuriat, avec une vision à la fois technique, stratégique et business du rôle du juriste. Il insiste sur l’importance de maîtriser les enjeux business, la technologie, l’IA, la data et les problématiques ESG (Environnementaux, Sociaux et de Gouvernance). Pour lui, le juriste de demain doit être intrapreneur, c’est-à-dire capable d’innover et de prendre des initiatives au sein de l’entreprise, tout en repensant la pratique du droit grâce aux outils numériques.
Les parcours de Sophie Queylat, Oren-Andrew Pouhe et Bienvenu Bope illustrent une tendance plus large dans le métier de juriste Corporate M&A : l’évolution vers des rôles plus stratégiques et polyvalents. La dimension internationale des opérations, la montée en puissance des critères ESG, ainsi que l’impact des technologies transforment la pratique juridique. Les juristes doivent désormais maîtriser des compétences variées : analyse business, gestion de projets, compréhension des enjeux technologiques et adaptation à un environnement en mutation. Cette polyvalence, couplée à la curiosité et à l’ouverture, devient essentielle pour saisir les opportunités et répondre aux défis d’un marché en pleine transformation. Les témoignages montrent que l’avenir du juriste repose sur sa capacité à évoluer et à se réinventer en permanence.

