Avoir raison avec... Niki de Saint Phalle 2/5 : Un art féministe
À propos des hommes, Niki de Saint Phalle dira qu’elle leur a volé le feu, qu’il faut les séduire pour les détruire et que les machos furent ses muses. Des propos volontairement provocants qui témoignent de la puissance de sa révolte, à la fois artistique et féministe..
Niki de Saint Phalle, artiste française du XXe siècle, exprime son féminisme à travers ses œuvres plutôt que par des engagements politiques. Contrairement à des mouvements comme le Mouvement de libération des femmes (MLF), elle évite les structures militantes, préférant une approche artistique radicale. Son féminisme se manifeste dès les années 1960, une époque où les femmes artistes étaient rares dans des domaines comme la sculpture, alors dominés par les hommes. Camille Morineau, historienne de l'art et commissaire d'expositions, souligne que Niki de Saint Phalle a « proclamé le féminisme un peu avant tout le monde » en créant une mythologie féministe avant même que le terme ne soit largement popularisé. Ses interventions publiques, comme à la radio ou à la télévision, renforcent cette dimension révolutionnaire.
Parmi les œuvres les plus emblématiques de Niki de Saint Phalle figurent ses séances de tirs, où elle utilise une carabine pour perforer des poches de peinture disposées sur des structures en plâtre. Ces performances, réalisées dès 1961, ont une portée subversive et féministe. L'artiste se présente elle-même comme une « terroriste de l'art », une expression qui reflète son rejet des normes sociales et artistiques de l'époque. Ces tirs symbolisent une révolte contre les attentes traditionnelles imposées aux femmes, tout en revendiquant une forme de puissance créatrice. Ces œuvres précèdent et annoncent sa série des Nanas, où le corps féminin devient le support d'une affirmation artistique et politique.
Les Nanas sont des sculptures monumentales représentant des figures féminines colorées, joyeuses et parfois provocantes, comme des guerrières ou des déesses. Leur nom s'inspire de plusieurs sources : une nanny de l'artiste, une héroïne de Zola, ou simplement le terme familier pour désigner une femme, en opposition au masculin. Contrairement aux représentations stéréotypées de l'époque, ces œuvres célèbrent la diversité des corps féminins : enceintes, en maillot de bain, ou aux peaux foncées. Niki de Saint Phalle envisage de les installer dans l'espace public, un milieu alors entièrement masculin dans les années 1950-1960. Selon Camille Morineau, cette idée de « mettre le corps féminin coloré dans l'espace public est complètement nouvelle et extraordinaire ». Les Nanas incarnent ainsi une forme de féminisme joyeux et accessible, loin des discours militants traditionnels.
Niki de Saint Phalle explore le corps féminin sous tous ses angles à travers ses sculptures, films et performances. Dans son film Daddy (1973), elle aborde son expérience de l'inceste, un sujet tabou à l'époque. Ses œuvres incluent aussi des représentations d'accouchements, de femmes mariées mélancoliques ou de corps déformés, transformant des vécus douloureux en expressions artistiques puissantes. Une de ses réalisations les plus audacieuses est Hon/Elle (1966), une sculpture géante en forme de femme allongée, que le public est invité à explorer en entrant par son vagin. Ces créations, souvent monumentales, visent à redonner une visibilité et une dignité aux femmes, tout en dénonçant les inégalités structurelles. Astrid Lorenzen, restauratrice au Centre Pompidou, souligne l'audace de ces œuvres, qui mêlent subversion et beauté.
Niki de Saint Phalle a marqué l'histoire de l'art en tant que femme artiste dans un milieu masculin, aux côtés d'autres figures comme Louise Bourgeois ou Camille Claudel. Son approche féministe, bien que non alignée sur les mouvements militants, a contribué à façonner une *mythologie féministe* avant l'heure. Ses œuvres, notamment les *Nanas*, sont devenues des symboles de libération et de joie, tout en restant des objets de débat. Aujourd'hui, des institutions comme le Grand Palais (exposition en 2014) ou le Centre Pompidou reconnaissent son importance, avec des restaurations de ses sculptures pour préserver son héritage. Son féminisme, à la fois artistique et personnel, continue d'inspirer les générations suivantes d'artistes.

