Malgré des conditions de travail dégradées, les fonctionnaires restent attachés à leurs missions
Dans une enquête, le collectif Nos services publics analyse les conditions de travail des agents publics, et amorce une réflexion sur leur rôle et leurs marges de manœuvre dans des organisations de plus en plus fragilisées..
Le Premier ministre Sébastien Lecornu a annoncé le gel du point d’indice des fonctionnaires pour l’année 2027, confirmant ainsi une mesure qui prive l’État de deux milliards d’euros de dépenses. Le point d’indice est un indicateur utilisé pour calculer l’évolution des salaires dans la fonction publique : son gel signifie que les rémunérations n’augmenteront pas, malgré l’inflation. Cette décision s’inscrit dans un contexte de tensions sociales, avec un appel à la grève des agents publics prévu le 29 septembre 2026, organisé par une intersyndicale, c’est-à-dire une alliance de plusieurs syndicats. Les fonctionnaires dénoncent des conditions de travail déjà dégradées et cette stagnation salariale, qui aggrave leur pouvoir d’achat.
Le collectif Nos services publics a publié les premiers résultats d’une enquête menée auprès de plus de 20 000 agents publics, fonctionnaires ou non, pour analyser leur quotidien professionnel. L’objectif était d’étudier l’impact de l’absence de moyens sur leurs conditions de travail, comme le manque de collègues ou les difficultés de management. Arnaud Bontemps, co-porte-parole du collectif, souligne que cette enquête ne se limite pas aux ressources disponibles, mais explore aussi la manière dont les agents perçoivent leur rôle et les stratégies qu’ils mettent en place pour préserver leurs valeurs. Les résultats visent à briser les stéréotypes sur les fonctionnaires, souvent perçus comme privilégiés ou détachés de la société.
Malgré des conditions de travail difficiles, 84 % des agents de la fonction publique hospitalière estiment que leur travail est utile, un chiffre qui varie entre 82 % et 92 % selon les versants (État, territoriale, hospitalière). Cependant, près d’un tiers des agents de la fonction publique d’État et territoriale (41 % dans l’hospitalière) déclarent souvent ou très souvent se sentir empêchés de bien faire leur travail. Cette frustration peut mener à un conflit éthique : près de quatre répondants sur cinq ont déjà eu le sentiment de servir des intérêts particuliers plutôt que l’intérêt général. Ce ressenti affecte leur bien-être et leur capacité à envisager de rester en poste jusqu’à la retraite, surtout dans l’hospitalier, où ceux qui sacrifient la qualité de leur travail ont trois fois plus de risques de ne pas tenir jusqu’à la retraite.
Les agents publics s’attachent fortement à quatre valeurs centrales du service public : le traitement équitable de tous les usagers, le bon usage de l’argent public, le respect des lois et la réduction des inégalités. Cependant, l’enquête révèle un écart croissant entre ces valeurs et la capacité des agents à les appliquer. Par exemple, dans la fonction publique hospitalière et parmi les agents de catégorie C (fonctions d’exécution), cet écart est particulièrement marqué. Les résultats montrent que les agents de catégorie C, qui ont moins d’autonomie, sont plus nombreux à recevoir des consignes strictes sur la manière d’effectuer leur travail (22 % contre 18 % pour les agents de catégorie A).
Les collectifs de travail, c’est-à-dire les groupes de collègues qui collaborent et s’entraident, jouent un rôle crucial dans le bien-être des agents publics. Deux tiers des répondants qui apprécient ces relations déclarent se sentir bien au travail, et 68 % (77 % dans l’hospitalier) sollicitent leurs collègues en cas de difficulté. Cependant, ces collectifs sont fragilisés par trois facteurs : un accompagnement insuffisant lors de la prise de poste, un turn-over trop élevé ou trop faible, et un manque de personnel. Par exemple, 53 % des répondants estiment avoir bénéficié d’un accompagnement insuffisant dans un contexte de turn-over important. Ces collectifs ne se résument pas à une bonne entente : ils dépendent aussi de conditions d’organisation du travail adaptées.
Les relations avec la hiérarchie varient selon les catégories de fonctionnaires. Les agents de catégorie C, qui occupent des postes d’exécution, ont moins d’autonomie que les autres (22 % reçoivent des consignes détaillées contre 18 % pour les agents de catégorie A). Le sentiment de reconnaissance est aussi moins répandu chez les non-encadrants : 59 % d’entre eux estiment ne pas recevoir la reconnaissance méritée, contre 46 % pour les encadrants. Paradoxalement, 4 sur 5 des encadrants affirment bien connaître le travail de leurs subordonnés, mais seulement la moitié des subordonnés partagent cette opinion. Dans la fonction publique hospitalière, 48 % des agents déclarent que leur hiérarchie doit transmettre des consignes qu’elle sait néfastes pour les conditions de travail, un chiffre qui tombe à un tiers dans les autres versants.
L’enquête met en lumière les stratégies mises en place par les agents publics pour concilier leurs valeurs avec des consignes parfois en contradiction avec l’intérêt général. Environ 20 % des répondants ont déjà enfreint un ordre pour préserver le sens de leur travail, une pratique plus fréquente chez les hommes, les agents les plus diplômés et ceux de la fonction publique hospitalière. Les agents qui n’ont ni enfreint ni eu envie d’enfreindre les consignes se sentent mieux au travail. À l’inverse, ceux qui ont eu envie de le faire mais y ont renoncé sont les moins bien dans leur peau. Ces écarts aux consignes, bien que risqués, constituent une forme de résistance pour préserver l’éthique professionnelle.
Malgré un tableau globalement sombre, l’enquête souligne des éléments de résilience. Les collectifs de travail, bien que fragilisés, restent un outil de soutien essentiel pour les agents. Arnaud Bontemps, co-porte-parole du collectif *Nos services publics*, résume cette dynamique en trois points : les collectifs de travail sont un levier fort, même s’ils sont menacés ; il existe une forte convergence entre collègues, malgré les divergences avec la hiérarchie ; enfin, les agents publics ne renoncent pas et trouvent dans l’écart aux consignes une manière de préserver le sens de leur mission. Ces résultats pourraient être utiles pour repenser l’organisation des services publics, notamment dans un contexte politique incertain.

