Fournitures scolaires : petite mythologie de la liste, de l’Antiquité à Roland Barthes
L’ESSENTIEL Cadrée chaque rentrée par des listes, la recherche des fournitures scolaires peut virer au casse-tête. Dans un langage neutre, la liste de fournitures se présente comme un service rendu tout en fixant un carcan.
Chaque année, avec la rentrée scolaire en France, les familles reçoivent une liste de fournitures scolaires sous forme d’un document imprimé, souvent photocopié ou partagé en ligne (par mail ou groupes WhatsApp). Cette liste énumère des objets précis comme deux cahiers 24x32, un paquet de crayons de couleur ou une calculatrice, parfois avec des marques spécifiques. Bien que le ministère de l’Éducation nationale publie une liste-modèle chaque année pour encadrer ces demandes, les enseignants ne sont pas obligés de la suivre. Pourtant, cette liste est perçue comme une évidence, une tradition immuable, alors qu’elle résulte de choix pédagogiques ou d’accords locaux avec des papeteries. Elle se présente comme un simple outil neutre, mais son caractère prescriptif est rarement questionné.
La liste de fournitures utilise un langage qui semble neutre et descriptif, mais qui est en réalité un ordre déguisé. Par exemple, elle utilise des phrases à l’impératif sans sujet explicite, comme « 1 cahier de brouillon » ou « 1 boîte de mouchoirs ». Cette formulation efface la dimension prescriptive et la transforme en une nécessité évidente. Le sociologue Roland Barthes, dans son ouvrage Mythologies, appelle ce phénomène la fonction du mythe : une décision ou une habitude se présente comme un fait naturel et incontestable. Ici, la liste devient un texte de pouvoir qui canalise les comportements des familles sans qu’elles en aient conscience, en se faisant passer pour un simple inventaire pédagogique.
Il y a près de 2 000 ans, le pédagogue romain Quintilien, dans son ouvrage Institution oratoire, décrivait déjà un mécanisme similaire. Il recommandait d’utiliser une tablette gravée pour apprendre à écrire aux enfants, car les sillons guident le stylet et empêchent les erreurs. Quintilien présentait cet outil comme un jeu agréable et utile, mais sa fonction réelle était de contraindre l’enfant à suivre une trajectoire précise. Comme la liste de fournitures, la tablette gravée intériorise la contrainte : elle remplace la main du maître et devient un carcan invisible. Cette analogie montre que la prescription, même présentée comme une aide, reste une forme de contrôle.
La liste de fournitures agit comme un baromètre invisible qui sépare les familles en fonction de leur capacité à y répondre. Bien que le coût moyen des fournitures pour un élève de sixième soit d’environ 180 € cette rentrée 2024, ce montant n’apparaît jamais sur la liste. Cette omission est un choix idéologique : la liste se présente comme un simple outil pédagogique, alors qu’elle pose une question économique majeure pour les familles. Elle crée une barrière silencieuse entre celles qui peuvent facilement acheter les fournitures demandées et celles qui doivent renoncer à certains articles ou se tourner vers des alternatives moins chères. Ce mécanisme renforce les inégalités sociales sans que cela soit explicitement mentionné.
La liste de fournitures utilise un support neutre et banal (une feuille A4 grise, un cahier de liaison) pour se donner l’apparence d’un document administratif ou pédagogique ordinaire. Pourtant, derrière cette neutralité apparente se cache un texte de pouvoir. Par exemple, le choix entre un cahier et un classeur, ou le format précis d’un cahier, n’est jamais justifié par l’enseignant, mais est transmis comme une évidence. Cette neutralité est ce qui rend la liste si efficace : elle prescrit sans jamais se présenter comme prescriptive. Comme le soulignait Barthes, c’est précisément parce qu’elle a l’air de rien qu’il faut la lire attentivement pour en déceler les mécanismes de contrôle et les enjeux économiques sous-jacents.

