La refondation de Democratic Socialists of America
À l’approche des élections de mi-mandat, le Parti républicain concentre ses attaques sur l’aile gauche du Parti démocrate, dont les figures de proue sont aussi bien des politiciens chevronnés présents sur la scène publique depuis des décennies, comme Bernie Sanders ou Elizabeth Warren, que des personnalités plus jeunes, telles qu’Alexandria Ocasio-Cortez ou Zohran Mamdani. Dans Solidarity Forever.
En 2016, aux États-Unis, la campagne présidentielle de Bernie Sanders marque un tournant en politisant massivement une partie de l'électorat américain, notamment les jeunes et les classes populaires. Sanders, figure de proue de la gauche du Parti démocrate, échoue face à Hillary Clinton mais crée une vague militante sans précédent. Contrairement à Sanders, qui se concentre sur des candidatures futures sans structurer un mouvement durable, une organisation nommée Democratic Socialists of America (DSA) va profiter de cette dynamique. Fondée en 1982 par la fusion d'un héritier du Socialist Party of America (SPA, actif de 1901 à 1972) et d'un groupe issu de la New Left (mouvement contestataire des années 1960), la DSA était jusqu'alors marginalisée. En 2016, elle voit ses effectifs exploser, passant de quelques milliers à des dizaines de milliers de membres.
En 2017, la DSA organise son plus grand congrès avec 800 délégués et opère une refondation radicale. Elle rompt avec l'Internationale socialiste, une organisation regroupant des partis sociaux-démocrates souvent accusés de social-libéralisme (comme le PS français), et adopte une position antisioniste. La DSA se distance des courants révolutionnaires traditionnels pour adopter un réformisme radical, combinant radicalité des propositions et pragmatisme électoral. Elle mise sur une stratégie de participation aux primaires du Parti démocrate, un parti historiquement dominé par des élites économiques, mais où les primaires sont organisées par l'État et ouvertes à tous les électeurs inscrits. L'objectif est de faire élire des candidats socialistes tout en conservant une autonomie politique, malgré les risques de récupération par les centristes.
Aux États-Unis, les primaires démocrates fonctionnent comme un premier tour électoral, organisé par l'État et non par le parti. Les électeurs inscrits choisissent leur candidat via un scrutin ouvert, où ils peuvent soutenir un programme différent de celui du Parti démocrate. Cette particularité permet à des candidats socialistes comme Alexandria Ocasio-Cortez ou Rashida Tlaib de se présenter sans contrôle strict du parti. Dans certaines villes, comme New York, ne pas participer aux primaires équivaut à renoncer à toute représentation politique. La DSA capitalise sur cette faille en soutenant des candidats dans des primaires, avec l'ambition de transformer progressivement l'électorat démocrate en une force de gauche, voire de préparer la création d'un parti indépendant à long terme.
Les élections de mi-mandat en 2018 marquent un tournant pour la DSA. Alexandria Ocasio-Cortez, candidate de 28 ans issue d'un milieu modeste du Bronx, élimine Joe Crowley, un député démocrate en place depuis 20 ans et soutenu par des lobbies (finance, immobilier, AIPAC). Sa victoire, obtenue grâce à une campagne de terrain massive organisée par la DSA, devient un symbole de la montée du socialisme aux États-Unis. Le même scénario se répète avec Rashida Tlaib, élue dans la périphérie de Detroit, et Ilhan Omar à Minneapolis. Ces trois femmes, souvent regroupées sous le surnom de «Squad», forment une aile gauche à la Chambre des représentants, marquée par leur diversité (femmes, racisées, musulmanes) et leurs positions progressistes. Leur élection montre une brèche dans le système politique américain, traditionnellement verrouillé par les deux grands partis.
Après les élections, la DSA doit faire face à un nouveau défi : maintenir l'unité et la cohérence de ses élus, souvent soumis aux pressions du Parti démocrate. Pour éviter une dispersion, la DSA crée localement des commissions réunissant ses élus afin de définir des lignes politiques communes. L'objectif est double : éviter que les candidats socialistes ne soient récupérés par les centristes et préparer l'émergence de futurs militants capables de se présenter sous leurs propres couleurs. Par exemple, Ocasio-Cortez utilise sa tribune pour promouvoir le Green New Deal, un projet combinant transition écologique et justice sociale, illustrant la capacité de la DSA à influencer le débat public au-delà des élections.
La montée en puissance de la DSA et de ses élus force les deux grands partis américains à intégrer des thèmes de gauche dans leur discours. Le *Green New Deal*, porté par Ocasio-Cortez et le *Sunrise Movement* (un mouvement écologiste), devient un enjeu central, mettant en difficulté les partis traditionnels. Cette dynamique montre que, malgré des forces limitées, la gauche socialiste parvient à polariser le débat politique et à populariser des idées radicales, comme la gratuité des études supérieures ou un système de santé universel. La DSA mise sur cette popularité pour élargir son influence et préparer l'émergence d'un véritable parti de gauche aux États-Unis, capable de rivaliser avec les démocrates et les républicains.

