L'amitié est-une valeur politique ?
Etendre certains droits familiaux aux amis, c'est la proposition de la députée LFI Clémence Guetté. Faut-il légiférer l'amitié ?.
La députée française Clémence Guetté, membre du mouvement La France Insoumise (LFI), a proposé dans un livre publié en 2026 d’élargir certains droits familiaux aux amis proches. Cette idée s’inscrit dans une réflexion plus large sur la place de l’amitié dans la société, souvent perçue comme une relation moins institutionnalisée que les liens familiaux ou conjugaux. L’objectif serait de reconnaître légalement l’importance des liens d’amitié dans des domaines comme la santé, les héritages ou les droits sociaux. Cette proposition interroge la frontière entre vie privée et intervention de l’État, ainsi que la capacité des institutions à encadrer des relations aussi variées et informelles que celles de l’amitié.
Le débat soulevé par cette proposition repose sur une critique du familialisme, une idéologie qui privilégierait les liens de parenté, de conjugalité ou de filiation au détriment d’autres formes de solidarité, comme l’amitié. Le familialisme est souvent associé à une vision traditionnelle de la société où la famille nucléaire (parents et enfants) est considérée comme la cellule sociale de base. Cette approche peut marginaliser les personnes sans enfants, les célibataires ou celles dont les liens familiaux sont distendus. L’amitié, en revanche, est présentée comme une relation plus libre et choisie, moins soumise aux normes sociales ou légales. Cependant, cette vision idéalisée de l’amitié ignore sa complexité et ses variations, allant du meilleur ami à des relations plus superficielles.
Le terme amitié recouvre une multitude de réalités distinctes, souvent regroupées sous un même mot. On peut distinguer l’ami d’enfance, le meilleur ami, le copain de soirée, le sexfriend (ami avec des relations sexuelles occasionnelles) ou encore l’ami d’ami. Chaque type de relation implique des engagements, des attentes et des dynamiques différentes. Par exemple, un ami d’enfance peut être perçu comme un pilier émotionnel, tandis qu’un copain de soirée relève davantage d’une sociabilité occasionnelle. Cette diversité rend difficile toute tentative de légiférer sur l’amitié, car une loi ne pourrait pas s’appliquer uniformément à toutes ces formes de relations. La singularité de l’amitié résiderait précisément dans son caractère informel et non institutionnalisé.
Plusieurs intervenants dans le débat, comme le philosophe et sociologue Geoffroy de Lagasnerie ou l’écrivaine Blandine Rinkel, suggèrent que l’amitié pourrait constituer un véritable mode de vie, voire une politique de l’existence. Cela signifie que l’amitié ne se limite pas à une relation individuelle, mais peut inspirer des formes de solidarité, de résistance ou de création collective. Par exemple, des communautés d’amis pourraient développer des projets alternatifs en marge des institutions traditionnelles. Cette vision met en avant l’autonomie et la liberté que procure l’amitié, par opposition aux contraintes des structures familiales ou étatiques. Cependant, cette approche soulève des questions sur la viabilité et la pérennité de telles initiatives.
L’idée d’institutionnaliser l’amitié, c’est-à-dire de lui donner un cadre légal ou social, pose plusieurs défis. D’un côté, cela pourrait offrir une reconnaissance et une protection accrues aux personnes liées par des liens d’amitié, notamment dans des situations critiques comme la maladie ou le décès. D’un autre côté, cela risquerait de transformer une relation libre et spontanée en une obligation normative, perdant ainsi sa dimension authentique. Le débat oppose donc deux visions : celle qui voit dans l’amitié une valeur à protéger et à promouvoir, et celle qui craint que son institutionnalisation ne la dénature. Ce dilemme est au cœur de la réflexion sur une éventuelle « politique de l’amitié ».
Ce débat s’inscrit dans un contexte politique et social marqué par une remise en question des structures traditionnelles, comme la famille ou l’État. En France, comme dans d’autres pays occidentaux, les modes de vie évoluent : les familles recomposées, les célibataires, les personnes en couple sans enfants ou les communautés alternatives se multiplient. Ces changements interrogent les politiques publiques, qui peinent à s’adapter à cette diversité. La proposition de Clémence Guetté s’inscrit dans cette dynamique, en cherchant à offrir des alternatives aux modèles dominants. Cependant, elle soulève des questions sur la capacité des institutions à intégrer des réalités aussi complexes et mouvantes que les relations d’amitié.

