Iris Lebedeva : « En Russie, la souffrance est omniprésente »
Encore inconnue il y a quelques mois, l’actrice de 38 ans irradie de sa présence le nouveau film du cinéaste russe exilé Andreï Zviaguintsev, « Minotaure », Prix du jury au dernier Festival de Cannes et représentant de la France aux Oscars, en salles ce mercredi. Elle s’est livrée sur cette expérience hors du commun dans la peau de Galina, une femme blessée qui mène une double vie, tandis que son mari est confronté aux conséquences tragiques de l’invasion russe en Ukraine.
Iris Lebedeva, actrice russe de 38 ans, a récemment acquis une visibilité internationale grâce à son rôle dans le film Minotaure, réalisé par Andreï Zviaguintsev, cinéaste russe exilé en Europe depuis l'invasion de l'Ukraine. Le film, récompensé par le Prix du jury au Festival de Cannes 2026, représente la France aux Oscars et sort en salles le 14 octobre 2026. Lebedeva y incarne Galina, une femme en proie à une double vie, tandis que son mari affronte les conséquences de la guerre en Ukraine. Ce projet marque une étape majeure pour l'actrice, encore peu connue quelques mois plus tôt, et lui permet de collaborer avec un réalisateur de renom, dont elle admire l'œuvre depuis ses études.
Iris Lebedeva a étudié au VGIK, une école de cinéma et de théâtre prestigieuse de Moscou, sous la direction de Sergueï Soloviov, un réalisateur russe reconnu pour ses liens avec des figures internationales comme Federico Fellini ou Michelangelo Antonioni. Le VGIK est considéré comme l'une des écoles les plus influentes de Russie, où les étudiants sont immergés dans un rythme intense, vivant presque sur place. Soloviov a marqué Lebedeva en lui offrant une liberté créative rare : il l'a encouragée à être elle-même, à ressentir son corps et à éviter les conventions. Cette approche a profondément transformé sa vision du cinéma et de sa propre identité artistique, lui permettant de se libérer des attentes traditionnelles.
Avant de travailler avec Andreï Zviaguintsev, Iris Lebedeva avait découvert son film Le Retour (2003), qui a remporté le Lion d'or à la Mostra de Venise la même année. Ce film, considéré comme un chef-d'œuvre du cinéma russe contemporain, a marqué la jeune actrice par son atmosphère unique et son approche artistique. Le Retour raconte l'histoire de deux frères confrontés au retour mystérieux d'un père absent, explorant des thèmes comme l'identité, la famille et la souffrance. Lebedeva rêvait de collaborer avec Zviaguintsev, mais elle doutait de ses chances en raison de l'écart perçu entre elle et le réalisateur. Ces doutes se sont dissipés dès son entrée dans la salle de casting, où Zviaguintsev l'a traitée d'égal à égal.
Pour incarner Galina dans Minotaure, Iris Lebedeva a adopté une méthode de préparation axée sur l'émotion et l'improvisation, en phase avec la vision de Zviaguintsev. Le réalisateur, qui évite les acteurs trop psychologisants, lui a suggéré d'utiliser la musique pour capter l'état émotionnel de son personnage. Galina, une femme blessée menant une double vie, est décrite par Zviaguintsev comme une ligne de vibration qui s'étiole. Lebedeva a également improvisé certaines scènes, comme celle où Galina implose au balcon la nuit, qui durait moins d'une minute dans le scénario mais a été prolongée lors du tournage. Cette approche a permis de créer une intensité naturelle, sans surjeu.
Lors des répétitions et du tournage de Minotaure, Iris Lebedeva et Dmitri Mazourov, qui joue le rôle de Gleb (son mari), ont eu des désaccords sur les motivations de Galina. Mazourov questionnait pourquoi Galina, qui semble avoir une belle maison et de l'argent, pourrait encore se sentir malheureuse. Ces échanges ont révélé deux visions opposées : une perspective patriarcale, où une femme mariée devrait se contenter de son statut social, et une interprétation plus nuancée, où Galina incarne un vide intérieur et une perte d'identité. Zviaguintsev a refusé de trancher, voyant dans ces divergences une richesse du casting. Lebedeva souligne que cette tension reflète des réalités sociales russes, où les femmes sont souvent contraintes d'abandonner leur carrière après le mariage.
Selon Iris Lebedeva, Minotaure est un film profondément russe, non seulement en raison du contexte de la guerre en Ukraine, mais aussi par sa représentation de la souffrance omniprésente dans la culture russe. Cette souffrance, souvent explorée dans la littérature russe, se retrouve dans les dynamiques sociales et familiales du pays. Lebedeva cite l'exemple des enjeux patriarcaux, où les femmes sont traditionnellement attendues à renoncer à leur indépendance après le mariage. Galina, son personnage, incarne cette aliénation : elle est décrite comme une femme « morte à l'intérieur », ne vivant plus pour elle-même. Ces thèmes résonnent particulièrement en Russie, mais le film touche aussi un public international, invitant à une réflexion universelle sur les contraintes sociales.
Iris Lebedeva, qui ne vit plus en Russie depuis son exil, rapporte que la réception du film Minotaure y est contrastée. Certains spectateurs expriment leur excitation à l'idée de le découvrir, tandis que d'autres, même sans l'avoir vu, critiquent Zviaguintsev pour son opposition à la guerre en Ukraine. Lebedeva encourage ces derniers à visionner le film pour se forger leur propre opinion, soulignant que Minotaure est conçu pour susciter des questions plutôt que de fournir des réponses toutes faites. Elle insiste sur le pouvoir des grands films à engager un dialogue et à provoquer des débats, même dans des contextes politiques tendus.
Parmi les films russes qui ont marqué Iris Lebedeva, trois se distinguent particulièrement. *J’ai vingt ans* (1965) de Marlen Khoutsiev est un classique du cinéma soviétique, souvent cité pour son portrait réaliste de la jeunesse russe sous le régime communiste. *Assa* (1987) de Sergueï Soloviov, son ancien professeur au VGIK, est un film culte de la perestroïka, mêlant romance et critique sociale. Enfin, *Léviathan* (2014) d'Andreï Zviaguintsev, qui lui a valu un Golden Globe, est une œuvre puissante dénonçant la corruption et l'oppression en Russie. Ces trois films illustrent des périodes et des styles variés, mais tous explorent des thèmes universels comme la liberté, la résistance et la quête de sens.

