La solidarité internationale : la fin d'un modèle ? 3/4 : Le blues de l'humanitaire
À Dakar, les acteurs africains de l'humanitaire refusent de subir la crise. Dix ans après le « Grand Bargain », ce reportage interroge la localisation de l'aide, la décolonisation des pratiques humanitaires et l'émergence de nouveaux acteurs appelés à construire les solidarités de demain..
L'article aborde une crise profonde qui touche le secteur humanitaire, bien au-delà des simples questions de financement. Cette crise interroge les fondements mêmes de l'aide internationale, notamment sa conception, son organisation et sa gouvernance. Les acteurs traditionnels, souvent basés dans les pays du Nord, se trouvent confrontés à une remise en question de leur légitimité et de leur rôle. La crise soulève des questions essentielles : qui décide des priorités d'aide ? Qui finance ces actions ? Qui les met en œuvre sur le terrain ? Ces interrogations révèlent un changement de paradigme, où les solutions pourraient émerger davantage des pays du Sud, où les réalités locales sont mieux comprises et mieux prises en compte.
En 2016, lors du Sommet humanitaire mondial d'Istanbul, un accord ambitieux appelé le Grand Bargain a été adopté. Cet accord visait à transformer les pratiques humanitaires en transférant au moins 25 % des financements directement aux acteurs locaux, c'est-à-dire aux organisations et aux communautés des pays touchés par les crises. Dix ans après cette promesse, les résultats restent mitigés. Les acteurs locaux, bien que de plus en plus impliqués, continuent de faire face à des obstacles structurels, notamment des financements insuffisants et des mécanismes de décision encore largement contrôlés par les acteurs internationaux. Le Grand Bargain symbolise une volonté de décentralisation de l'aide, mais sa mise en œuvre concrète se heurte à des réalités complexes.
La notion de décolonisation de l'aide est au cœur des débats actuels. Elle renvoie à l'idée que les pratiques humanitaires, héritées de l'histoire coloniale, reproduisent souvent des rapports de domination entre le Nord et le Sud. Gilles Olakunyé Yabi, politologue béninois et fondateur du think tank Wathi, souligne que cette décolonisation ne se limite pas à une question financière, mais implique une transformation profonde des relations entre les acteurs. L'objectif est de passer d'une logique d'assistance, où le Nord apporte des solutions au Sud, à une logique de partenariat où les acteurs locaux deviennent les principaux décideurs et acteurs de leur propre développement. Cette approche vise à briser les schémas de dépendance et à permettre aux sociétés du Sud de reprendre le contrôle de leur destin.
Bioforce est l'un des principaux centres de formation humanitaire en Afrique, basé à Dakar. Cette organisation forme des professionnels de l'action humanitaire, qu'ils soient logisticiens, médecins ou coordinateurs de crise, pour préparer les interventions de demain. Yann-Yves Dutertre, son directeur, met en garde contre une vision simpliste de l'aide humanitaire. Selon lui, les acteurs locaux ne sont pas de simples exécutants, mais des acteurs clés capables de proposer des solutions adaptées aux réalités du terrain. Il souligne que réduire les financements de l'aide ne se limite pas à des coupes budgétaires, mais peut avoir des conséquences dramatiques sur des vies humaines. Bioforce incarne cette volonté de renforcer les capacités locales et de reconnaître l'expertise des acteurs africains dans la gestion des crises.
Village Pilote est une association sénégalo-européenne qui agit depuis plus de trente ans auprès des enfants en situation de rue au Sénégal. Fondée par Chérif Ndiaye, cette organisation illustre une approche concrète de la solidarité internationale, où l'aide ne se limite pas à un apport matériel, mais inclut l'accueil, la protection, l'éducation et l'accompagnement des jeunes en difficulté. Contrairement à une vision traditionnelle de l'humanitaire, où les solutions viennent de l'extérieur, Village Pilote montre que les réponses les plus durables naissent des initiatives locales. Cette association incarne une conviction forte : les solidarités de demain doivent être construites par et pour les populations concernées, en s'appuyant sur leurs propres ressources et savoir-faire.
L'article met en lumière l'émergence de nouveaux acteurs locaux dans le domaine humanitaire. Ces acteurs, souvent issus de la société civile ou des communautés touchées par les crises, jouent un rôle croissant dans la conception et la mise en œuvre des actions d'aide. Leur légitimité repose sur leur connaissance approfondie des réalités locales et leur capacité à proposer des solutions adaptées. Espoir Datchidi, chef de mission Sénégal de La Chaîne de l'Espoir, souligne les défis auxquels sont confrontées les ONG internationales dans un contexte de raréfaction des financements. Face à cette situation, les organisations locales deviennent des partenaires incontournables, capables de mobiliser des ressources et des compétences souvent inaccessibles aux acteurs traditionnels. Cette dynamique reflète une transformation profonde du secteur humanitaire, où la solidarité internationale ne se limite plus à un transfert de fonds ou de savoir-faire, mais à un véritable échange de compétences et de responsabilités.

