Égaux face à la canicule ?
La canicule nous touche toutes et tous, mais pas de la même manière ni avec la même intensité. Cependant la prise en compte des inégalités environnementales reste encore très timide, quand elle n'est pas tout simplement écartée..
Les épisodes de canicule frappent différemment les populations selon leur situation sociale. Les logements insalubres, les quartiers pollués ou les zones urbaines densément peuplées aggravent l'exposition à la chaleur pour les personnes précaires, les sans-abri, les Roms et les voyageurs. Par exemple, les populations Roms et voyageuses vivent souvent dans des aires d'accueil surpeuplées et contaminées, ce qui réduit leur espérance de vie de 15 ans par rapport à la moyenne nationale. Les inégalités se cumulent : une personne en situation de handicap ou âgée sera plus vulnérable, tout comme celles vivant dans des passoires thermiques (logements mal isolés). Les politiques d'adaptation, comme les écoquartiers, profitent d'abord aux classes aisées, accentuant ainsi les disparités existantes.
La justice environnementale est un courant qui met en lumière les inégalités liées à l'environnement, en soulignant que les populations les plus pauvres et marginalisées (racisées, autochtones, etc.) subissent davantage les pollutions et les effets du changement climatique. Ce concept, né dans les années 1980 aux États-Unis, a été popularisé par des mouvements comme l'écologie sociale ou l'écoféminisme. Il s'oppose à une vision universaliste des problèmes climatiques, qui néglige les différences de pouvoir et de vulnérabilité entre les groupes sociaux. En France, ce cadrage a permis de reconnaître, par exemple, les préjudices subis par les communautés des anciennes colonies ou les quartiers populaires, où sont souvent implantées des installations polluantes.
Les politiques d'adaptation au changement climatique, comme les mesures de rénovation énergétique ou les plans canicule, sont souvent tardives et coûteuses. Elles bénéficient principalement aux populations aisées, capables de financer des solutions individuelles (climatisation, isolation), tandis que les plus précaires restent exposées. Par exemple, les écoquartiers, conçus pour réduire l'empreinte carbone, contribuent parfois à la gentrification (hausse des prix immobiliers) des villes, poussant les populations modestes vers des zones moins protégées. De plus, la transition énergétique peut reproduire des schémas coloniaux, comme l'exploitation des métaux critiques en Afrique pour les technologies vertes des pays riches, au détriment des populations locales.
Les inégalités environnementales ne se limitent pas aux frontières nationales. Les pays les plus pauvres, qui émettent peu de gaz à effet de serre, subissent de plein fouet les conséquences du réchauffement climatique, comme les sécheresses ou la montée des eaux. Par exemple, les petits États insulaires de l'hémisphère sud ou les littoraux d'Afrique de l'Ouest voient leurs populations contraintes à des déplacements forcés (exils climatiques). En Europe, les Pays-Bas sont fortement touchés par la montée des eaux, tandis que les pays du Nord le sont moins. Ces disparités révèlent une dette écologique des pays riches envers les plus vulnérables, une dette que les mécanismes de réparation actuels ne permettent pas de combler.
Longtemps ignorées, les inégalités environnementales sont désormais reconnues dans les rapports internationaux, comme celui du GIEC en 2023. Cette prise de conscience est le fruit de mobilisations sociales, comme celles des parents de Shiloh (victime de polluants à Franconville) ou des travailleurs victimes de l'amiante. Cependant, les mouvements écologistes traditionnels, souvent composés de classes moyennes et supérieures, ont tardé à intégrer ces enjeux. En France, des accusations de racisme ont été portées contre ces mouvements, notamment lors des Rencontres nationales de l'écologie en 2025. Aujourd'hui, des courants comme l'écologie populaire ou les approches décoloniales et intersectionnelles (qui analysent les imbrications des oppressions de genre, de race et de classe) gagnent en influence pour repenser la justice environnementale.
Les inégalités environnementales recoupent les inégalités socio-économiques, raciales et géographiques. Par exemple, les plus pauvres sont surexposés aux pollutions et ont une empreinte écologique moindre, comme le confirme le dernier rapport de l'Observatoire des inégalités. La notion de *racisme environnemental*, popularisée aux États-Unis, désigne la surexposition des minorités raciales aux risques environnementaux. En France, elle s'applique aux communautés Roms, aux habitants des quartiers populaires ou des territoires d'outre-mer, où sont souvent implantées des installations polluantes. Ces inégalités se cumulent avec d'autres formes d'oppression, comme le genre ou l'origine géographique, ce que les approches *intersectionnelles* permettent d'analyser.

