La justice transitionnelle en examen : Au Bangladesh, un tribunal au cœur du jeu politique
Créé en 2009 par Sheikh Hasina pour documenter et juger les crimes de la guerre de libération, le tribunal international des crimes s'était transformé en arme de répression sous son autorité. Le 17 novembre 2025, il la condamnait à mort pour avoir ordonné l'assassinat de 1 400 manifestants en 2024..
Le tribunal international des crimes du Bangladesh a été créé en 2009 par Sheikh Hasina, alors Première ministre, avec pour mission initiale de juger les crimes commis pendant la guerre de libération du pays en 1971. Cette guerre opposait les indépendantistes bangladais, soutenus par l’Inde, au Pakistan, qui refusait l’indépendance du Bangladesh. Le tribunal visait à établir la vérité sur les exactions commises, comme les massacres, les viols et les déplacements forcés, et à rendre justice aux victimes. Cependant, dès sa création, cette institution a été critiquée pour son manque d’indépendance, car elle était contrôlée par le gouvernement en place. Son rôle initial de justice transitionnelle – c’est-à-dire un mécanisme pour tourner la page d’un conflit violent en assurant réparation et vérité – s’est rapidement transformé en outil politique.
Sous l’autorité de Sheikh Hasina, le tribunal est devenu un instrument de répression contre l’opposition. Entre 2009 et 2024, des centaines de personnes, principalement des leaders de l’opposition politique ou des militants, ont été jugées et condamnées pour des crimes liés à la guerre de 1971. Ces procès étaient souvent perçus comme biaisés, avec des preuves fragiles et des procédures accélérées. Le 17 novembre 2025, le tribunal a condamné Sheikh Hasina à mort par contumace (c’est-à-dire en son absence, car elle avait fui le pays) pour avoir ordonné la répression sanglante de manifestations en 2024. Ces manifestations, menées par des étudiants et des citoyens, réclamaient son départ après des années de régime autoritaire. La condamnation marque un tournant : elle symbolise le retournement du tribunal contre celle qui l’avait instrumentalisé.
En juillet et août 2024, des manifestations massives ont éclaté au Bangladesh pour protester contre le gouvernement de Sheikh Hasina. Les manifestants dénonçaient la corruption, la répression et le manque de libertés. La réponse du gouvernement a été brutale : selon les chiffres officiels, 1 400 personnes ont été tuées lors de la répression. Cette violence n’a fait qu’attiser la colère, conduisant à la démission de Sheikh Hasina en août 2024, puis à son exil en Inde. Le mouvement, porté par une jeunesse souvent qualifiée de Gen Z, a marqué un tournant politique majeur et a relancé le débat sur la mémoire des crimes de 1971, notamment chez les islamistes, dont certains avaient collaboré avec le Pakistan pendant la guerre.
Aujourd’hui, le tribunal international des crimes reste une institution hautement politisée. Après la chute de Sheikh Hasina, il a été utilisé par les nouveaux gouvernements pour juger les responsables du régime précédent. En février 2026, des élections ont eu lieu, mais le tribunal continue de servir d’outil de légitimation pour les partis au pouvoir. Les failles juridiques du tribunal, comme le manque de transparence ou les pressions politiques sur les juges, soulèvent des questions sur son impartialité. Les victimes des massacres de 2024 et des crimes de 1971 attendent toujours justice, mais leur confiance dans ce tribunal s’érode en raison de son instrumentalisation répétée. Le gouvernement de transition, puis celui élu en 2026, ont à leur tour politisé cette instance, transformant une promesse de vérité en un enjeu de pouvoir.
La chute de Sheikh Hasina a aussi redonné une visibilité aux islamistes bangladais, dont certains avaient participé aux exactions de 1971 aux côtés de l’armée pakistanaise. Longtemps marginalisés ou stigmatisés, ces groupes ont vu leur rôle réévalué dans le débat politique post-2024. Leur relation avec la mémoire des crimes de 1971 est complexe : certains reconnaissent ces actes, tandis que d’autres les minimisent ou les justifient par le contexte de l’époque. Cette réhabilitation partielle reflète les tensions entre les forces nationalistes et islamistes qui structurent aujourd’hui la vie politique bangladaise. La jeunesse, notamment étudiante, joue un rôle clé dans ce débat, en remettant en cause les récits officiels et en exigeant une mémoire plus inclusive des violences passées.
Le Bangladesh fait face à un double défi : d’une part, réconcilier la société avec son passé violent, d’autre part, éviter que les mécanismes de justice transitionnelle ne deviennent des armes politiques. Les victimes des répressions de 2024 et des crimes de 1971 réclament des enquêtes indépendantes et des réparations. Cependant, l’héritage du tribunal international des crimes, marqué par des années de partialité, rend cette tâche difficile. Les observateurs soulignent la nécessité de réformes pour garantir l’indépendance de la justice et la transparence des procès. Sans cela, le risque est que ce tribunal, conçu pour rendre justice, ne devienne qu’un symbole de plus des divisions politiques du pays.

