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Généraliste

L’ascenseur social ne monte plus au Québec

Le Devoir · mis à jour il y a 9 j

La mobilité sociale descendante pourrait devenir la norme..

Inégalités au Québec

Au Québec, les inégalités de revenus sont moins marquées qu'ailleurs au Canada, mais elles augmentent depuis l'an 2000. Deux indicateurs principaux, le coefficient de Gini et l’indice de Palma, mesurent ces inégalités. Le premier évalue la répartition des revenus dans une population, où 0 représente une égalité parfaite et 1 une inégalité totale. Le second compare la part des revenus détenue par les 10 % les plus riches à celle des 40 % les plus pauvres. Selon la Chaire en fiscalité et finances publiques de l’Université de Sherbrooke, ces indicateurs montrent une tendance à la hausse des inégalités au Québec, bien que moins rapide qu'ailleurs au Canada. Par exemple, en 2025, les 20 % des ménages québécois aux revenus les plus élevés accaparent environ 29 % de la consommation totale, un chiffre bien inférieur à celui des États-Unis (60 %), où l’économie est dite en forme de K (polarisée entre une minorité très riche et une majorité appauvrie).

Patrimoine et épargne

Le patrimoine, qui inclut les actifs financiers (actions, obligations) et immobiliers (maisons, terrains), révèle une situation plus préoccupante que les inégalités de revenus. Au Québec, l’écart entre les ménages les plus riches et les plus modestes en termes de patrimoine s’est creusé : en 1999, l’écart entre le premier et le troisième quintile (groupes de 20 % de la population classés par niveau de patrimoine) représentait 9 années d’épargne, contre plus de 20 années en 2023. Entre le troisième et le cinquième quintile, cet écart est passé de 50 à près de 90 années d’épargne. Les économistes Florence Jean-Jacobs et Sonny Scarfone, du Mouvement Desjardins, soulignent que la valeur du patrimoine a augmenté bien plus vite que les revenus du travail depuis les années 2000. Par exemple, au Canada, la valeur du patrimoine est passée de 350 % du revenu national net en 2000 à plus de 650 % en 2025. Cette évolution favorise surtout les ménages déjà fortunés, qui détiennent une part disproportionnée de ces actifs.

Concentration des richesses

La concentration des richesses au Québec est particulièrement marquée. En 2023, les familles de la moitié inférieure de la population (50 % les moins riches) détenaient seulement 8,4 % de la valeur nette totale du patrimoine, tandis que le décile supérieur (10 % les plus riches) en possédait 46 %. Les 20 % les plus riches détenaient quant à eux 65 % de la valeur nette totale. Cette concentration s’explique en partie par la forte appréciation des actifs financiers et immobiliers, qui a davantage profité aux ménages déjà aisés. Par exemple, les ménages aux revenus les plus élevés au Canada ont atteint un nouveau sommet en épargne nette en 2025, alors que cette épargne s’est contractée pour les trois quintiles inférieurs. Cette situation illustre un phénomène de mobilité sociale descendante, où il devient plus difficile pour les générations suivantes de s’enrichir par rapport à leurs parents.

Mobilité sociale en baisse

La mobilité sociale, c’est-à-dire la capacité d’une personne à améliorer sa situation économique par rapport à celle de ses parents, est en déclin au Québec et au Canada. Selon l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE), il faudrait en moyenne cinq générations pour qu’un enfant issu d’une famille modeste atteigne le revenu moyen dans les pays membres. L’OCDE souligne également que le risque subjectif de régression sociale (la peur de perdre son statut socio-économique) augmente dans presque tous ces pays. Un rapport d’Horizons de politiques Canada, un centre d’excellence en prospective du gouvernement canadien, va plus loin : en 2040, la mobilité sociale ascendante (l’ascension économique) pourrait devenir quasi inexistante. Le rapport compare cette situation à un jeu de société où les serpents (obstacles) seraient plus nombreux que les échelles (opportunités).

Scénarios 2040 inquiétants

Le rapport Horizons de politiques Canada décrit six grands changements d’ici 2040 qui pourraient aggraver la situation. Par exemple, l’éducation postsecondaire ne sera plus une voie fiable vers l’ascension économique en raison des coûts prohibitifs des droits de scolarité et du logement, ainsi que de la rigidité des programmes. L’accès à la propriété immobilière deviendra encore plus difficile, poussant les gens à recourir à des prêts hypothécaires intergénérationnels ou à cohabiter avec plusieurs générations. La richesse se transmettra de plus en plus par héritage, créant une société ressemblant à une aristocratie. Les inégalités entre locataires et propriétaires deviendront un moteur de conflits sociaux. Enfin, l’intelligence artificielle (IA) réduira la valeur du travail humain, rendant l’épargne et l’entrepreneuriat encore plus difficiles pour la majorité des gens.

Ce que ça pourrait changer

Ces évolutions pourraient avoir des conséquences graves sur la société québécoise et canadienne. Avec des logements inabordables et des conditions de travail précaires, les conditions socio-économiques pourraient se dégrader d’une génération à l’autre. Les jeunes pourraient perdre confiance dans la capacité des gouvernements à améliorer leur situation, notamment en matière de logement, d’éducation et de coût de la vie. Cette frustration pourrait alimenter des problèmes de santé mentale et des tensions sociales. Parallèlement, le ressentiment envers les très riches, dont la part des richesses continue d’augmenter, pourrait s’intensifier, jusqu’à ce que des appels à une plus grande redistribution des richesses deviennent incontournables. Le rapport souligne que ces changements pourraient rendre la mobilité sociale descendante (le fait de perdre son statut socio-économique) la norme.

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