La guerre sans fin d’Anastasia Fomitchova
Rien ne semblait prédestiner Anastasia Fomitchova à participer à la guerre en Ukraine. Née à Kyiv en 1993 puis arrivée en 1995 en France avec sa mère pour fuir un pays dévasté par la corruption et les crises économiques, elle suit un parcours universitaire à Paris puis au Canada.
Anastasia Fomitchova est née à Kyiv en 1993 et a quitté l'Ukraine en 1995 avec sa mère pour s'installer en France, fuyant un pays marqué par la corruption et les crises économiques. Après des études de droit et de science politique à Paris 1, elle a soutenu une thèse au Canada sur la corruption et l'oligarchie en Ukraine sous la direction de Dominique Arel, historien spécialiste des études ukrainiennes. En 2017, elle interrompt ses recherches pour se former comme infirmière et rejoindre un bataillon médical bénévole dans le Donbass, une région ukrainienne occupée par des séparatistes prorusses depuis 2014. En février 2022, à l'annonce de l'invasion russe de l'Ukraine, elle quitte Paris pour participer à la défense de Kyiv puis à la contre-offensive de Kherson. Son livre Volia, publié en 2025, retrace cette expérience et ses réflexions sur la guerre.
Le conflit en Ukraine trouve ses racines dans la révolution de Maïdan en février 2014, lorsque le président ukrainien Viktor Ianoukovytch, perçu comme autoritaire et corrompu, a refusé de signer un accord d'association avec l'Union européenne. Destitué par le Parlement ukrainien, il s'est réfugié à Moscou, où la Russie a annexé la Crimée en 2014 et soutenu militairement des séparatistes prorusses dans le Donbass. Ces événements ont marqué le début d'une guerre qui s'est intensifiée avec l'invasion russe de février 2022. Anastasia Fomitchova souligne que cette guerre n'est pas seulement territoriale, mais aussi idéologique : la Russie cherche à punir l'Ukraine pour son rapprochement avec l'Europe et à imposer un modèle politique opposé aux valeurs démocratiques.
Dans son livre Volia, Anastasia Fomitchova décrit avec précision le quotidien de la guerre, notamment son rôle d'infirmière dans un bataillon médical. Elle évoque l'horreur des blessures, la précarité des conditions de travail et l'épuisement physique et mental des soldats et des civils. Elle compare cette guerre à celle de 14-18, avec des soldats terrés dans des tranchées sous les bombardements. Elle décrit aussi les traumatismes psychologiques à long terme, comme le syndrome de stress post-traumatique, qui la rattrapent après son retour en France. Son témoignage met en lumière la réalité brutale d'une guerre où les civils et les militaires sont égaux face à la mort.
Anastasia Fomitchova analyse la stratégie russe dans ce conflit, marquée par une désinformation massive et une propagande visant à justifier l'invasion. Elle explique que la majorité de la population russe soutient Vladimir Poutine, par conviction ou par peur, et que la guerre est présentée comme une croisade pour défendre des valeurs civilisationnelles opposées à celles de l'Europe. La Russie utilise des mercenaires, des soldats nord-coréens et des prisonniers libérés pour compenser ses pertes humaines. La propagande russe minimise les exactions commises en Ukraine, comme les massacres de Boutcha en février-mars 2022, et présente l'Ukraine comme un État « nazifié ».
Malgré plus de quatre années de guerre et plus d'un million de morts, dont une majorité de civils, l'Ukraine continue de résister. Anastasia Fomitchova souligne que cette guerre a révélé la vitalité d'une société meurtrie mais déterminée à survivre. L'armée ukrainienne, composée en grande partie de bénévoles civils avec une moyenne d'âge de 45 ans, a gagné en expérience mais reste vulnérable face à la puissance de feu russe. La guerre a aussi révélé une élite intellectuelle ukrainienne engagée dès 2014, dont beaucoup ont perdu la vie au front. Fomitchova espère que cette guerre permettra de rompre avec les anciens schémas de corruption et de construire une nouvelle ère pour l'Ukraine.
Anastasia Fomitchova appelle l'Europe à prendre des décisions concrètes pour soutenir l'Ukraine face à la Russie. Elle critique une politique d'apaisement qu'elle juge illusoire, comparant la situation actuelle aux accords de Munich de 1938, qui ont conduit à la Seconde Guerre mondiale. Pour elle, la guerre en Ukraine dépasse les frontières nationales et représente une lutte universelle pour la liberté et la démocratie. Elle souligne que la Russie ne cherche pas une issue négociée, mais une destruction massive de l'Ukraine. Fomitchova anime aujourd'hui un think tank à Kyiv et milite pour une réponse européenne forte, notamment en fournissant à l'Ukraine les moyens de frapper des cibles industrielles en Russie.
Anastasia Fomitchova établit un parallèle entre la guerre en Ukraine et la guerre d'Espagne (1936-1939), où des civils et des militaires se sont battus pour défendre des valeurs démocratiques. Elle souligne que l'Ukraine, comme l'Espagne à l'époque, se défend contre une puissance autoritaire cherchant à imposer son modèle. Son livre *Volia*, qui signifie à la fois « volonté » et « liberté » en ukrainien, a reçu le prix André Malraux. Elle rappelle que l'histoire montre que les tyrans ne s'arrêtent que lorsqu'ils sont contraints par la force. Pour Fomitchova, la survie de l'Ukraine dépendra de la capacité de l'Europe à soutenir militairement et politiquement ce pays face à la Russie.

