Près de Lyon, ils apprennent à construire leur maison en paille et en bois : «C’est un choix politique, qui allie écologie et économie»
À La Tour-de-Salvagny (Rhône), une association enseigne aux particuliers les rudiments de l’autoconstruction avec des matériaux biosourcés : bois, paille... Un moyen de contourner certains acteurs du BTP qui refusent encore de verdir leurs pratiques..
L’association Oïkos, basée près de Lyon, propose des formations pour apprendre à construire sa maison en bois et en paille sans passer par les entreprises traditionnelles du bâtiment. Ces stages, d’une semaine, combinent théorie et pratique : les participants étudient les techniques d’assemblage d’une ossature en bois et d’insertion de bottes de paille dans les murs pour l’isolation. Les formations s’adressent à des particuliers comme Dominique Mourrain, retraité souhaitant agrandir sa maison, ou Isabelle Martin, propriétaire d’une chambre d’hôtes en Sarthe. L’objectif est de démocratiser une méthode de construction biosourcée, c’est-à-dire utilisant des matériaux naturels et renouvelables. Oïkos existe depuis 1991 et est née d’une volonté de contester l’hégémonie du béton dans le secteur du bâtiment, matériau énergivore et peu écologique.
La paille et le bois présentent plusieurs atouts par rapport au béton, utilisé massivement depuis la Seconde Guerre mondiale pour sa facilité de mise en œuvre et son coût abordable à l’époque. Aujourd’hui, le béton est critiqué pour son impact environnemental : sa production nécessite l’extraction de calcaire dans des carrières, puis son chauffage à 1 800 degrés, ce qui consomme beaucoup d’énergie et émet du CO₂. À l’inverse, la paille est un déchet agricole renouvelable, produit localement et peu transformé. Elle offre une excellente isolation thermique, permettant de maintenir une température intérieure de 24°C même lorsque la chaleur extérieure atteint 38°C, comme l’a constaté une stagiaire d’Oïkos. De plus, construire en paille coûte entre 30 % et 50 % moins cher qu’un bâti traditionnel, selon l’association. Enfin, ce matériau est léger et accessible, permettant à des non-spécialistes, y compris des femmes, de participer activement aux chantiers.
Plusieurs stagiaires, comme Isabelle Martin ou Jérôme Benois, choisissent l’autoconstruction pour éviter de faire appel aux entreprises du BTP (Bâtiment et Travaux Publics), qu’ils accusent de ne pas respecter leurs exigences écologiques ou de contribuer à la destruction de l’environnement. Jérôme Benois, originaire d’Isère, cite l’exemple d’une carrière dont les déchets ont obstrué une route près de chez lui, ou encore l’effondrement d’un pan du Vercors en 2026, lié à des négligences dans l’exploitation d’une carrière. Pour ces particuliers, construire soi-même en paille et en bois est un choix politique, aligné sur leurs valeurs écologiques. Cependant, cette démarche implique de se former et de consacrer du temps au chantier, loin des méthodes rapides mais polluantes du secteur traditionnel.
Malgré ses avantages, la construction en paille reste méconnue et suscite des préjugés, comme l’association avec l’histoire des trois petits cochons, où la maison en paille s’effondre. Artus Beberins, infographiste de 28 ans, a essuyé des moqueries de sa famille avant de se lancer. Pourtant, des bâtiments publics en paille ont déjà été construits en France, comme le lycée professionnel Gergovie à Clermont-Ferrand en 2021 ou l’atelier de la Comédie-Française à Sarcelles en 2024, prouvant la solidité de cette technique. Pour convaincre, des artisans comme Emmanuel Deragne, formateur chez Oïkos, insistent sur la nécessité de bien préparer les bottes de paille (sèches, rectangulaires et compactes) et de ne pas forcer leur insertion dans l’ossature pour éviter les risques de blessure ou de perte d’efficacité thermique.
Fondée en **1991** par des particuliers et des architectes, l’association Oïkos milite pour une construction plus durable et accessible. Elle dispense des formations, prête du matériel aux membres et accompagne les stagiaires dans leurs projets, comme Dominique Mourrain, qui souhaite construire une extension écologique. Emmanuel Deragne, artisan spécialisé, transmet son savoir-faire et intervient parfois sur des chantiers de d’anciens stagiaires pour les aider à finaliser leurs constructions. L’association joue ainsi un rôle clé dans la démocratisation des matériaux biosourcés, tout en luttant contre l’image d’une construction en paille réservée aux « écolos » marginaux. Son action s’inscrit dans un contexte où les grands groupes du BTP commencent à s’intéresser à ces alternatives, signe d’un changement progressif des pratiques dans le secteur.

