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Qui décide du menu dans nos assiettes ? Enquête sur l’influence discrète des lobbys agroalimentaires

The Conversation France · mis à jour 4 oct.

Est-ce vraiment de votre faute si vous avez fini le paquet de chips ? Bermix Studio/Unsplash , CC BY L’ESSENTIEL L’industrie agroalimentaire mène une action politique organisée et largement invisible pour peser sur notre alimentation. Une enquête reconstitue les coulisses de cette influence, de la recherche scientifique jusqu’à l’Assemblée nationale.

Lobbys agroalimentaires invisibles

L’industrie agroalimentaire exerce une influence politique organisée et souvent secrète sur les décisions concernant notre alimentation. Cette influence s’étend des coulisses de la recherche scientifique jusqu’aux débats parlementaires, comme l’a révélé l’enquête Des lobbys au menu (2022). Les acteurs économiques mobilisent des budgets importants, des organisations spécialisées et des professionnels aguerris pour orienter les politiques publiques en leur faveur. Par exemple, en France, des mesures comme la taxation des produits trop sucrés, l’encadrement de leur publicité ou le caractère obligatoire du Nutri-Score ont été abandonnées sous la pression des industriels. Au niveau européen, une promesse de logo nutritionnel harmonisé en 2022 n’a jamais abouti. Cette influence discrète alimente une défiance généralisée envers les décideurs et les industriels, tout en posant des questions sur l’équilibre des rapports de force dans les choix alimentaires.

Nutri-Score : une bataille emblématique

Le Nutri-Score est un logo coloré apposé sur les emballages alimentaires pour indiquer la qualité nutritionnelle des produits, mis en place en France à partir de 2015. Bien que cette initiative ait été saluée, elle a suscité une opposition féroce de la part de l’industrie agroalimentaire. Sous leur pression, plusieurs mesures complémentaires ont été abandonnées : une taxe sur les produits trop sucrés, un encadrement de leur publicité, ou encore l’obligation d’afficher le Nutri-Score sur tous les produits. En Europe, la Commission européenne avait promis en 2022 un logo nutritionnel unique, mais cette promesse n’a jamais été tenue. Ces exemples illustrent comment les lobbys agroalimentaires parviennent à bloquer ou à diluer des mesures favorables à la santé publique, en s’appuyant sur des stratégies variées et souvent invisibles.

Stratégies dans la science

L’industrie agroalimentaire cherche à façonner les connaissances scientifiques en finançant des recherches et en tissant des liens avec des scientifiques. Par exemple, les études sur les édulcorants financées par l’industrie sont si nombreuses qu’il reste peu de données sur leurs risques potentiels. Lorsque des résultats défavorables émergent, les industriels utilisent une technique appelée fabrication du doute : ils exigent toujours plus de preuves, soulignent les incertitudes scientifiques et contestent la validité des études gênantes. Par exemple, un chercheur du CNRS a montré que le sucre pourrait être addictif, mais l’organisation défendant les producteurs de sucre a rétorqué que cette étude n’avait été « réalisée que sur des rats ». Ces stratégies visent à retarder ou à empêcher l’adoption de mesures réglementaires basées sur des preuves scientifiques.

Déplacer les débats politiques

Pour éviter une régulation stricte, les industriels déplacent les débats sur des terrains moins techniques et plus subjectifs. Par exemple, face au Nutri-Score, l’industrie a promu la notion de «diversité alimentaire», qui met l’accent sur les comportements des consommateurs plutôt que sur la composition des produits. D’autres arguments, comme la défense du patrimoine gastronomique français ou la liberté individuelle, sont mobilisés pour relativiser les risques sanitaires. Ces glissements permettent de présenter les scientifiques comme des acteurs hors sujet, tandis que les industriels apparaissent comme des défenseurs de la culture ou de la liberté. Ces stratégies visent à modifier la perception du public et à influencer les décisions politiques.

Influence directe sur les élus

Les lobbys agroalimentaires ne se contentent pas d’influencer les débats : ils organisent des rencontres directes avec les décideurs. Par exemple, en mars 2019, un « petit-déjeuner débat » a réuni à Paris des parlementaires, des industriels et des professionnels de la communication, à l’invitation du Club de la table française, une instance spécialisée dans le lobbying. Ce club travaille en lien avec le groupe d’études Gastronomie de l’Assemblée nationale, qui compte plus de 300 députés. Les industriels organisent aussi des voyages de presse, comme une visite d’une usine laitière en Espagne, ou des événements médiatiques, comme une transformation de la place de la République en pâturage pour promouvoir la filière viande. Enfin, ils peuvent rédiger eux-mêmes des amendements, comme celui autorisant l’épandage de pesticides par drones, déposé 12 fois à l’identique par des députés de groupes opposés.

Prendre la place de l’État

Certains acteurs économiques vont plus loin en prenant directement en charge des programmes publics. Par exemple, des producteurs de sodas ou de friandises financent des équipements sportifs ou des programmes d’activité physique, comme le programme «Manger-Bouger». Ces initiatives permettent aux industriels de se présenter comme des partenaires de la lutte contre l’obésité, tout en orientant la prévention vers la dépense d’énergie des consommateurs plutôt que vers la composition de leurs produits. Cette stratégie est doublement avantageuse : elle améliore l’image des marques et évite une régulation stricte de leurs produits. Ces programmes illustrent comment les industriels s’immiscent dans des domaines traditionnellement réservés à l’État, comme la santé publique.

Crédit et discrédit des acteurs

Les industriels utilisent aussi des stratégies pour construire ou détruire leur image publique. Pour gagner en crédibilité, ils s’associent à des causes valorisées, comme la lutte contre la pauvreté ou le sport. Par exemple, la fondation Groupe Casino a lancé en 2026 un programme de soutien aux associations créant du lien social, en partenariat avec la plateforme Ulule. Ces entreprises financent aussi des centaines d’associations, souvent dans les domaines du sport et de la lutte contre la pauvreté. À l’inverse, pour discréditer leurs critiques, les industriels peuvent engager des poursuites judiciaires ou menacer de le faire. Par exemple, le chercheur Pierre Meneton a été attaqué pour avoir dénoncé le «lobby du sel», la militante Valérie Murat a été condamnée à 125 000 € pour «dénigrement» après avoir révélé la présence de pesticides dans des vins certifiés «Haute valeur environnementale», et l’application Yuka a été poursuivie par des industriels de la charcuterie. Ces stratégies visent à faire taire les voix critiques et à protéger les intérêts des industriels.

Ce que ça pourrait changer

Face à l’ampleur et à la diversité des stratégies d’influence, des solutions sont proposées pour rééquilibrer les rapports de force. La première consiste à créer un répertoire de transparence pour le secteur agroalimentaire, similaire à la base *Transparence Santé* existante pour le médicament. Cette base, née après le scandale du *Mediator*, oblige les industriels à déclarer tous leurs liens avec les professionnels de santé ainsi que les montants associés. Elle pourrait être étendue à l’agroalimentaire et concerner tous les acteurs interagissant avec ce secteur, comme les chercheurs ou les associations. La seconde proposition s’inspire du *Fonds de lutte contre les addictions*, financé par les taxes sur le tabac. Un élargissement de ce dispositif pourrait imposer aux industriels de contribuer financièrement à la recherche en nutrition et à des actions de prévention indépendantes, en fonction de leur impact sur la santé publique. Ces mesures visent à limiter l’influence des lobbys et à favoriser une alimentation plus saine.

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