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Droit

Du mot interdit à l'acte de langage : pour une approche contextuelle de la violence symbolique. Par Michel Burgan, Avocat.

Village Justice · mis à jour il y a 7 j

La tentation du mot coupable. Les débats contemporains sur les discours de haine révèlent une tendance croissante à identifier la violence symbolique à certains mots eux-mêmes.

Violence symbolique et mots

L’article aborde la question de la violence symbolique, c’est-à-dire la manière dont certains mots ou discours peuvent exclure, stigmatiser ou humilier des groupes ou des individus, même sans recourir à des insultes explicites. L’auteur, Michel Burgan, avocat, souligne un paradoxe : les sociétés démocratiques sanctionnent facilement les propos haineux explicites (comme les injures), mais peinent à identifier les formes plus subtiles de violence verbale. Par exemple, un discours poli et rationnel peut construire une image hiérarchisée des humains sans utiliser de vocabulaire vulgaire. Le juriste doit donc distinguer la forme du propos (les mots utilisés) de son fond (les effets produits). Cette distinction est cruciale pour protéger la dignité des personnes sans tomber dans une censure arbitraire basée uniquement sur le vocabulaire employé.

Approche objectiviste des mots

Le premier raisonnement présenté, qualifié d’objectiviste, considère que certains mots ne sont pas neutres en raison de leur histoire sociale. Par exemple, des termes comme nègre ou juif (dans un contexte historique précis) ont servi à désigner, exclure ou hiérarchiser des groupes. Leur simple présence dans un discours peut donc être interprétée comme un acte de violence symbolique, indépendamment du contexte. Cette approche offre un critère simple pour le droit : un mot historiquement chargé devient un indice matériel de discrimination. Cependant, elle présente une faiblesse majeure : elle risque de confondre l’historien citant un terme avec un militant l’utilisant pour insulter. Le droit ne peut ignorer l’histoire des mots, mais il ne peut non plus les considérer comme des preuves automatiques de culpabilité.

Contexte et actes de langage

La défense oppose à l’approche objectiviste l’idée que les mots n’ont pas de signification autonome : leur sens dépend du contexte et de l’intention de celui qui les utilise. Cette idée s’appuie sur les travaux des linguistes John Austin et John Searle, qui ont montré que parler n’est pas seulement prononcer des mots, mais accomplir des actes (décrire, expliquer, injurier, exclure, etc.). Par exemple, le mot chien peut être utilisé pour décrire un animal, insulter une personne, ou citer un texte historique. La charge d’un terme évolue donc selon son usage. Certains mots autrefois très offensants deviennent désuets ou folkloriques, tandis que d’autres acquièrent une portée stigmatisante avec le temps. Le juge doit donc analyser la fonction du mot dans l’énoncé, et non se contenter de sa présence.

Dilemme du juge

Le juge se trouve face à un dilemme : les deux approches (objectiviste et contextuelle) contiennent une part de vérité, mais chacune présente des risques. S’il se limite à la présence d’un mot chargé, il risque de confondre un chercheur citant un terme historique avec un agresseur utilisant le même mot pour insulter. À l’inverse, s’il dissout entièrement la signification dans le contexte, il peut ignorer la mémoire collective attachée à certains termes et leur force symbolique. Par exemple, une phrase comme « Cette injure apparaît fréquemment dans la presse coloniale du début du XXe siècle » peut sembler neutre, mais elle rappelle l’histoire d’un terme stigmatisant. Le juge doit donc articuler le mot et son contexte pour éviter les deux écueils.

Politesse et stigmatisation

L’auteur souligne que la violence symbolique ne disparaît pas parce qu’un discours est poli ou rationnel. Les sociétés démocratiques ont développé des outils pour identifier les propos haineux explicites (injures, diffamations), mais peinent à repérer les discours qui produisent les mêmes effets sans utiliser de vocabulaire grossier. Par exemple, un texte peut décrire un groupe comme « moins apte » ou « moins fiable » avec un langage soigné et modéré, tout en construisant une image hiérarchisée des humains. L’histoire regorge d’exemples de textes respectables qui ont contribué à des mécanismes d’exclusion. La politesse lexicale n’est donc pas un critère fiable pour évaluer l’innocuité d’un propos.

Théorie juridique des actes

Pour résoudre ce dilemme, l’auteur propose une modification du regard juridique : plutôt que de considérer certains mots comme intrinsèquement fautifs, il suggère de leur attribuer une valeur probatoire particulière. Le mot ne serait ni une preuve automatique ni un élément sans importance, mais un indice parmi d’autres. Pour évaluer un propos, le juge devrait analyser plusieurs éléments combinés : la charge historique du terme, la structure de l’énoncé, le destinataire visé, le contexte d’énonciation, la finalité apparente du discours, et l’effet objectivement produit ou recherché. Cette approche permet de substituer une logique des actes à une logique des mots. La question n’est plus « Quel terme a été utilisé ? », mais « Qu’a-t-on fait au moyen de ce terme ? ».

Ce que ça pourrait changer

L’auteur conclut que la violence symbolique ne peut être réduite à une liste de mots interdits, car cette approche simplificatrice ignore la complexité du langage réel. Les mots ont une histoire que le droit ne peut ignorer, mais ils n’existent jamais seuls : ils s’inscrivent dans des discours, des intentions et des contextes. La véritable difficulté pour le juriste est de comprendre ce que les mots servent à accomplir. La haine ne parle pas toujours un langage grossier ; elle peut emprunter les voies discrètes de la respectabilité et du raisonnement objectif. Pour le juriste, la tâche essentielle est donc de distinguer le vocabulaire de l’acte, le signe de son usage, et la forme du discours de ses effets sociaux réels. Cela permet d’éviter une pénalisation aveugle tout en luttant contre les mécanismes d’exclusion et de stigmatisation.

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