IA, surveillance
Lorsque les Pactes internationaux relatifs aux droits de l’homme ont été adoptés il y a soixante ans, l’intelligence artificielle, la surveillance de masse et les géants économiques capables de peser à l’échelle des États n’existaient pas. En six décennies, le monde a profondément changé..
Les avancées technologiques comme l'intelligence artificielle (IA) et les outils de surveillance de masse transforment radicalement les rapports de force dans le monde. Ces technologies, couplées à la concentration des ressources entre les mains d'États, de grandes fortunes ou d'entreprises privées, remettent en question les mécanismes traditionnels de protection des droits humains. Par exemple, le droit à la vie privée, inscrit dans les Pactes internationaux, n'avait pas anticipé l'émergence de technologies comme la biométrie ou la désinformation à grande échelle. Changrok Soh, président du Comité des droits de l'homme des Nations Unies, souligne que ces évolutions soulèvent des questions de pouvoir et de responsabilité : qui contrôle ces outils ? Comment garantir que leurs usages respectent les droits fondamentaux ? Ces enjeux s'ajoutent à la pression croissante exercée sur les contre-pouvoirs démocratiques, comme la société civile ou les médias indépendants, qui voient leurs marges de manœuvre réduites.
L'économie mondiale est désormais marquée par l'émergence d'oligopoles mondiaux, c'est-à-dire des groupes restreints qui contrôlent une part dominante des marchés essentiels. Ces oligopoles influencent des secteurs cruciaux pour l'exercice des droits humains, comme l'accès aux médicaments, l'approvisionnement alimentaire ou les infrastructures numériques. Preeti Saran, présidente du Comité des droits économiques, sociaux et culturels, note que ces transformations s'accompagnent d'une concentration sans précédent du pouvoir économique et politique. Elle cite l'exemple du premier trillionnaire (une fortune dépassant 1 000 milliards de dollars), dont la richesse individuelle dépasse le produit intérieur brut (PIB) annuel de la plupart des États. Cette situation interroge les modèles économiques actuels et leur capacité à garantir l'équité et l'accès aux droits fondamentaux pour tous.
Le système international de protection des droits humains fait face à une crise majeure, aggravée par des coupes budgétaires importantes. Volker Türk, Haut-Commissaire des Nations Unies aux droits de l'homme, alerte sur le risque d'effondrement des organes conventionnels chargés de veiller à l'application des droits. Ces restrictions entraînent une réduction des effectifs, l'annulation de missions sur le terrain, et un retard dans l'examen des rapports des États. Par exemple, le nombre de rapports soumis par les États parties a diminué, ce qui limite la capacité des comités à remplir leur mission. Türk appelle les États à honorer leurs engagements pris dans le « Pacte pour l'avenir » en garantissant des ressources suffisantes et durables, sans quoi la protection des droits humains pourrait être compromise.
Face à ces défis, les comités des Nations Unies travaillent à des réformes pour adapter les mécanismes de protection des droits humains aux réalités du XXIe siècle. Le Comité des droits de l'homme élabore une observation générale sur la liberté d'association, intégrant les nouvelles formes de participation civique et les défis posés par les technologies. Parallèlement, Preeti Saran souligne que les droits humains ne peuvent plus être traités de manière isolée : ils sont étroitement liés à des enjeux de développement, de démocratie et de coopération internationale. Ces réformes visent à rendre les mécanismes plus accessibles, efficaces et influents, tout en tenant compte des tensions géopolitiques actuelles qui fragilisent l'ordre juridique international.
Volker Türk insiste sur l'urgence d'agir pour préserver les acquis des deux Pactes internationaux relatifs aux droits humains, adoptés il y a plusieurs décennies. Il décrit la situation actuelle comme un *« appel urgent à l'aide »*, soulignant que la protection des droits n'est pas seulement un enjeu symbolique, mais une condition essentielle pour un avenir *plus juste et plus sûr*. Sans une réforme profonde et un engagement financier accru des États, le système de protection des droits humains risque de s'effondrer, mettant en péril les libertés fondamentales pour des millions de personnes. Cet appel s'inscrit dans un contexte de *profonde instabilité géopolitique*, où les tensions entre États et les crises économiques exacerbent les vulnérabilités des populations.

