“Urbicide” : tuer les villes pour tuer la société
De Sarajevo à Gaza, le terme “urbicide” désigne la destruction d’une ville et de ce qu’elle incarne : des liens sociaux, une mémoire et une identité. D’où vient ce mot et pourquoi n’est-il toujours pas reconnu par le droit international ?.
L'urbicide est un terme formé à partir des mots latins urbs (ville) et caedere (tuer), désignant la destruction systématique d'une ville non seulement pour ses bâtiments, mais aussi pour ce qu'elle représente : des liens sociaux, une mémoire collective, une identité culturelle et des possibilités de coexistence entre différentes communautés. Ce concept dépasse la simple notion de destruction matérielle pour inclure l'anéantissement d'un tissu urbain et humain. Par exemple, raser une bibliothèque ou un pont historique ne détruit pas seulement des structures, mais efface aussi des siècles de savoirs et de traditions partagés. Ce mot n'apparaît pas dans les dictionnaires classiques, mais il est de plus en plus utilisé dans les débats académiques et politiques pour décrire des stratégies de guerre modernes.
La destruction de villes comme arme de guerre remonte à l'Antiquité, comme en témoigne la destruction de Carthage par les Romains en 146 avant notre ère, où le sol fut même ensemencé de sel pour empêcher toute reconstruction. Cependant, le terme urbicide est bien plus récent. Il apparaît pour la première fois dans un roman de science-fiction de Michael Moorcock en 1963, puis est repris en 1968 par une critique d'architecture dans le New York Times pour dénoncer la destruction du patrimoine industriel d'une ville nord-américaine sous l'effet de la spéculation foncière et de la gentrification. Ce n'est qu'avec les guerres d'ex-Yougoslavie, notamment le siège de Sarajevo entre 1992 et 1996, que le concept prend une dimension politique et théorique, notamment grâce à l'architecte Bogdan Bogdanović, qui parle d'urbicide ritualisé pour décrire la destruction d'une ville comme attaque contre la coexistence de cultures et de religions différentes.
Plusieurs villes à travers le monde illustrent aujourd'hui ce phénomène. À Gaza, la destruction massive de quartiers entiers par Israël en 2023-2024 est présentée comme un exemple frappant d'urbicide, car elle vise non seulement des infrastructures, mais aussi la mémoire et l'identité d'une population. D'autres cas incluent la destruction de Mossoul et de Palmyre par l'organisation État islamique, celle de la ville kurde de Diyarbakır en Turquie, ou encore celle de Marioupol en Ukraine par la Russie. Ces exemples montrent que l'urbicide n'est pas seulement une tactique militaire, mais aussi une stratégie pour effacer des traces culturelles, historiques et sociales, empêchant ainsi les générations futures de retrouver leur cadre de vie d'avant-guerre.
Détruire une ville a des répercussions bien au-delà des dégâts immédiats. Certains chercheurs parlent même de futuricide pour décrire l'impact à long terme de ces destructions : en rendant une ville inhabitable ou en anéantissant ses infrastructures essentielles (écoles, hôpitaux, bibliothèques), on prive les populations de leur avenir et de leur capacité à se reconstruire. Par exemple, la destruction de la bibliothèque de Sarajevo ou du pont Stari Most à Mostar symbolise la perte d'une mémoire collective et d'un patrimoine commun. Ces actes ne visent pas seulement à tuer des individus, mais aussi à briser la continuité historique et sociale d'une communauté, rendant toute reconstruction difficile, voire impossible.
Malgré sa pertinence, le terme *urbicide* n'est pas reconnu par le droit international. Cette absence s'explique par la difficulté à prouver l'intention derrière ces destructions, ce qui complique la qualification juridique des actes. Pour l'architecte et chercheuse Elisabeth Essaïan, cette non-reconnaissance n'est pas anodine : elle reflète une frilosité à désigner des responsables et à établir des cadres juridiques adaptés. Pourtant, nommer ces phénomènes pourrait permettre de mieux les identifier, de les prévenir et, le cas échéant, de les sanctionner. Comme le souligne la politiste Mathilde Leloup, adopter les bons termes ne se limite pas à une question de vocabulaire : cela peut changer notre perception des réalités et, potentiellement, influencer les politiques de protection des villes et de leurs habitants.

