L’intelligence artificielle en quête de récit
L’ESSENTIEL Le succès ou le rejet d’une technologie ne dépend pas que de ses qualités intrinsèques. La qualité du récit qui l’accompagne importe.
Une innovation ne se résume pas à ses qualités techniques : son succès dépend aussi de l’histoire qu’on lui construit. L’économiste Joseph Schumpeter a montré que la diffusion d’une invention repose sur son acceptabilité sociale, c’est-à-dire la manière dont elle est perçue par le public. Sans un récit porteur, une technologie reste confinée aux laboratoires ou aux investisseurs. L’intelligence artificielle (IA) illustre ce phénomène : après l’enthousiasme initial autour de ChatGPT, les discours autour de cette technologie se sont teintés de craintes, de défiance, voire de rejet. Ces récits, souvent américains, masquent des enjeux concrets comme l’emploi, l’environnement ou le pouvoir des entreprises technologiques.
En 2026, l’IA n’est plus perçue comme une révolution salvatrice, mais comme une menace. En juillet de cette année, le Monde diplomatique titrait provocateurement « Tout le monde déteste l’IA », reflétant un basculement des attentes. Les critiques portent sur plusieurs aspects : la destruction d’emplois, la consommation massive d’électricité et d’eau par les centres de données, les atteintes à la vie privée et la concentration du pouvoir entre les mains de quelques géants technologiques. L’IA est désormais comparée à un « Moloch numérique », un monstre dévorant les ressources collectives pour le profit d’une minorité. Cette défiance s’est aussi manifestée dans des universités américaines, où des discours sur l’IA ont été sifflés par des étudiants, 70 % d’entre eux considérant cette technologie comme une menace pour leurs perspectives professionnelles, selon une enquête de la Harvard Kennedy School citée par l’Associated Press.
Quatre grands récits structurent aujourd’hui le discours sur l’IA, chacun porté par des acteurs différents et parfois contradictoires. Le premier, porté par des figures comme Sam Altman (OpenAI) ou Elon Musk, présente l’IA comme une opportunité de progrès exceptionnel, mais aussi comme un risque existentiel : elle pourrait résoudre des problèmes complexes comme le dérèglement climatique ou la pauvreté, tout en échappant au contrôle humain. Musk évoque même un risque de 10 à 20 % de catastrophe, tout en défendant l’idée que l’IA rendra le travail facultatif et créera une abondance pour tous. Le deuxième récit, défendu par Yann LeCun (Meta), minimise ces craintes en rappelant que les modèles actuels d’IA n’ont ni compréhension du monde physique ni capacité de raisonnement comparable à l’humain. Le troisième récit, porté par Microsoft, présente l’IA comme un « copilote » qui assiste les humains sans les remplacer, bien que le terme d’agent suggère une substitution progressive. Enfin, Mark Zuckerberg (Meta) propose un quatrième récit : la « superintelligence pour tous », où chacun aurait accès à un assistant personnel dépassant les capacités humaines, tout en restant dépendant des plateformes technologiques.
Les récits sur l’IA ne se contentent pas de décrire un futur possible : ils contribuent à le façonner. Par exemple, le récit catastrophiste d’une IA incontrôlable a inspiré des propositions politiques concrètes, comme l’AI Kill Switch Act présenté en juillet 2026 à la Chambre des représentants américaine. Cette loi imposerait aux développeurs de systèmes d’IA de conserver la capacité de les arrêter et donnerait au département de la Sécurité intérieure un pouvoir d’urgence pour désactiver un système jugé dangereux. Ces récits renforcent paradoxalement les entreprises qu’ils critiquent : elles apparaissent à la fois trop dangereuses pour être laissées sans surveillance et trop stratégiques pour être freinées. Le débat se réduit alors à deux options : l’autorégulation par les acteurs du secteur ou un contrôle gouvernemental exceptionnel, laissant les citoyens en position de spectateurs d’une transformation présentée comme inévitable.
Les récits sur l’IA reflètent souvent les intérêts des acteurs qui les portent. Les investissements colossaux dans ce secteur rendent difficile une vision totalement désintéressée. Par exemple, les promesses de démocratisation de l’IA par Meta ou OpenAI s’accompagnent d’une dépendance accrue aux plateformes technologiques, qui contrôlent les données et les infrastructures. L’article souligne que le problème n’est pas de trouver le « bon » récit, mais de reconnaître que les choix techniques, économiques et politiques derrière l’IA ne sont pas neutres. Il faut éviter de personnifier l’IA, qui n’a ni volonté ni intention propre : elle est conçue, financée et déployée par des organisations humaines. Les décisions sur son rythme de développement, son ouverture ou ses usages doivent rester soumises au débat démocratique.
Les récits dominants sur l’IA sont principalement américains, mais d’autres modèles existent. Par exemple, la Chine aborde l’IA non comme une révolution salvatrice ou apocalyptique, mais comme un outil d’intégration méthodique dans l’économie réelle, sous le contrôle de l’État. Ce modèle soulève d’autres questions, notamment sur la centralisation du pouvoir, la surveillance de masse et la liberté d’expression. Il rappelle que l’imaginaire américain de l’IA n’est pas le seul possible. L’article insiste sur la nécessité de dépasser les prophéties pour se concentrer sur des enjeux concrets : quelles tâches automatiser, où maintenir une décision humaine, qui contrôle les infrastructures, et comment mesurer les effets sur l’emploi, l’environnement ou les inégalités. L’encyclique *Magnifica Humanitas*, publiée en mai 2026 par le pape Léon XIV, rappelle que les innovations ne sont jamais neutres et que leur déploiement doit répondre à des règles et bénéficier à tous.

