Avoir raison avec... Samuel Beckett 4/5 : L'épreuve de la langue
À partir de la fin des années 1940, Beckett abandonne sa langue maternelle pour écrire en français. Pourquoi s’impose-t-il un tel détour ? Pourquoi choisit-il une langue qu'il maîtrise moins spontanément ? Pourquoi retraduit-il ensuite lui-même ses textes ?.
Samuel Beckett, écrivain irlandais, a d'abord écrit en anglais avant de se tourner vers le français après la Seconde Guerre mondiale. Cette décision peut surprendre, car le français n'était pas sa langue maternelle. Selon Pascale Sardin, professeure en littérature anglophone et traductologie, Beckett aurait expliqué que "en français, c'est plus facile d'écrire sans style", une phrase souvent citée mais qu'il faut interpréter avec prudence. En réalité, Beckett jouait avec cette idée, la présentant comme une boutade ou une provocation. Dès son premier roman, Dream of Fair to Middling Women (1932), il évoquait déjà l'idée que le français classique, représenté par des auteurs comme Malherbe ou Racine, serait d'une pureté idéale et sans style. Cependant, cette vision était ironique, car Beckett savait pertinemment que toute langue porte en elle une forme de style. Son choix du français pourrait aussi s'expliquer par un désir de se libérer de l'influence de la langue anglaise, marquée par des références culturelles fortes comme la Bible ou les œuvres de Shakespeare, qu'il avait étudiées dans son enfance.
Beckett a abandonné l'anglais pour le français à la fin des années 1940, une période où il cherchait à se réinventer après la guerre. Pascale Sardin suggère que cette transition était une façon de "tuer son père", c'est-à-dire de se détacher des influences littéraires et culturelles de sa langue maternelle. En choisissant le français, Beckett voulait peut-être éviter les pièges de l'éloquence et de la poésie, qui lui semblaient trop présents en anglais. Il a d'ailleurs déclaré plus tard qu'il ne pouvait s'empêcher d'écrire de la poésie en anglais, ce qui l'empêchait d'atteindre la simplicité et la nudité qu'il recherchait. Le français, avec sa structure grammaticale et son vocabulaire plus rigides, lui offrait un cadre où il pouvait expérimenter une écriture plus dépouillée, presque minimaliste. Cette quête de simplicité était au cœur de sa démarche artistique.
Beckett ne s'est pas contenté d'écrire en français : il a également retraduit lui-même ses propres textes, mais pas de manière littérale. Pascale Sardin préfère parler de "réécriture dans l'autre langue" plutôt que d'autotraduction, car le processus allait bien au-delà d'une simple traduction. Beckett modifiait, coupait, déplaçait ou ajoutait des éléments pour adapter son texte à la nouvelle langue. Parfois, il revenait même à sa langue originale pour retravailler le texte à la lumière de sa version française. Un exemple marquant est son texte en prose Compagnie, qu'il a commencé en anglais, puis poursuivi en français, avant de revenir à l'anglais. Ce va-et-vient entre les langues illustre une double genèse du texte, où chaque version influence l'autre. Pour Beckett, cette réécriture était une façon de repousser les limites de la langue et de créer une littérature du non-mot, c'est-à-dire une écriture qui explore ce qui ne peut pas être dit.
Beckett a fait de l'échec un principe esthétique et éthique. Selon Pascale Sardin, il considérait que les langues étaient inadéquates pour exprimer pleinement la réalité, et que toute traduction était vouée à l'échec. Plutôt que de chercher à réussir, il a choisi de "rater mieux", une expression devenue célèbre et souvent associée à son œuvre. Cette idée, qu'il a formulée dans Worstward Ho (1983), consiste à accepter l'échec comme une étape nécessaire vers une expression plus juste, plus complexe et plus résistante. Pour Beckett, "rater mieux" signifiait aussi refuser la prétention à dire le vrai ou à dominer la langue. Cette éthique de l'échec résonne encore aujourd'hui, notamment dans les débats sur la traduction et la création artistique. Elle invite à voir l'échec non pas comme une fin, mais comme une partie intégrante du processus créatif.
L'œuvre de Beckett, marquée par son rapport complexe aux langues, continue d'inspirer les écrivains et les traducteurs. Pascale Sardin souligne que son approche de la réécriture et de la traduction a ouvert des pistes pour repenser la création littéraire. En acceptant l'échec et en explorant les limites du langage, Beckett a montré qu'une œuvre pouvait naître de ses propres contradictions. Son refus des conventions et son goût pour l'expérimentation ont fait de lui une figure majeure de la littérature du XXe siècle. Aujourd'hui, son héritage se retrouve dans des pratiques artistiques qui valorisent l'imperfection, l'ambiguïté et la résistance face aux normes établies. Les œuvres *En attendant Godot* et *L'Innommable*, parmi d'autres, restent des références incontournables pour comprendre les enjeux de la création en langue étrangère.

