Est-ce la fin du socialisme à Cuba ?
Dans ce texte, Michel E. Torres Corona livre une critique sans concessions d’une vague de mesures de « libéralisation » de l’économie cubaine annoncée le 12 juin dernier.
Le 12 juin 2026, le président cubain Miguel Díaz-Canel a annoncé un ensemble de 176 mesures économiques visant à libéraliser davantage l'économie de l'île. Ces mesures ont été approuvées en moins d'une semaine par le Comité central du Parti communiste de Cuba (PCC) et l'Assemblée nationale du pouvoir populaire (ANPP), avec un vote unanime le 17 juin. Le processus a été marqué par une rapidité inhabituelle et une absence de transparence, aucune mesure n'ayant été publiée intégralement avant leur adoption. Les débats ont été retransmis en direct, mais les discussions ont été limitées, avec une lettre de soutien signée par Raúl Castro lue avant le vote. Le gouvernement cubain justifie ces réformes comme une réponse inévitable à la crise économique, en citant des figures historiques comme Fidel Castro ou José Martí, dont les propos ont été décontextualisés pour légitimer ces changements.
Les réactions à ces mesures ont été contrastées. Aux États-Unis, l'administration Trump, qui maintient un embargo total sur Cuba depuis le début de l'année 2026, a critiqué ces réformes en les qualifiant de « superficielle » et a exigé des « réformes économiques et politiques bien plus substantielles ». Washington continue de considérer que ces mesures ne suffisent pas à rendre Cuba attractive pour les investisseurs étrangers et insiste pour que l'île offre davantage de « liberté, dignité et opportunités » à sa population. L'embargo américain, qualifié de blocus par Cuba, reste un élément central du contexte, avec des menaces récurrentes d'interventions militaires pour faire plier le régime cubain.
Les critiques de gauche, y compris au sein même de Cuba, dénoncent ces réformes comme un retour au capitalisme. Des intellectuels et commentateurs cubains, comme Michel Torres Corona, soulignent que ces mesures remettent en cause les principes fondateurs de la Révolution cubaine. Ils rappellent que des figures comme Fidel Castro ou Lénine ont toujours considéré les réformes de marché comme des « maux nécessaires » en période de crise, mais jamais comme une fin en soi. Les critiques pointent notamment la création de banques privées, qui risquent d'ouvrir la porte à une influence accrue du capital étranger, ainsi que la transformation d'entreprises d'État en sociétés par actions, ce qui pourrait affaiblir le contrôle public sur l'économie.
Parmi les 176 mesures, certaines sont particulièrement controversées. La création de banques privées est présentée comme un outil pour attirer des investissements, mais elle soulève des questions sur le contrôle de l'État et la régulation des flux financiers. Une autre mesure permet l'attribution de droits fonciers prorogeables jusqu'à 99 ans, ce qui équivaut à une cession de territoire sur plusieurs générations. La transformation des entreprises d'État en sociétés par actions est également critiquée, car elle pourrait conduire à une privatisation partielle de l'économie, au détriment du secteur public qui, selon la Constitution cubaine, doit rester le principal acteur économique du pays.
Contrairement à des réformes précédentes, comme la Constitution de 2019 ou le Code de la famille, ces 176 mesures ont été adoptées sans consultation publique ni débat approfondi. Les citoyens, y compris les membres du Parti communiste, n'ont pas eu la possibilité de proposer des modifications ou d'exprimer des réserves. Le gouvernement justifie cette rapidité par l'urgence de la situation, mais cette approche est critiquée comme une logique technocratique, où des « spécialistes » décident à la place du peuple. Les auteurs de l'article soulignent que cette méthode contraste avec les principes démocratiques et révolutionnaires défendus par Fidel Castro, qui insistait sur l'importance de la participation populaire.
L'article souligne que le blocus américain reste un obstacle majeur à la réussite de ces réformes. Malgré les annonces de libéralisation, il est peu probable que les États-Unis lèvent les sanctions financières contre les banques privées opérant à Cuba. L'économiste uruguayenne Gabriela Cultelli rappelle que, dans un contexte de crise internationale, l'assouplissement des investissements étrangers pourrait ne pas suffire à relancer l'économie cubaine. Les auteurs s'interrogent sur l'efficacité réelle de ces mesures face à un embargo qui étouffe l'île depuis des décennies, et si les sacrifices demandés à la population en vaudront la peine.
Les auteurs précisent que le débat ne porte pas sur un rejet pur et simple du marché, mais sur la manière dont ces réformes remettent en cause les fondements du socialisme cubain. Ils rappellent que le socialisme n'est pas un simple mode de production, mais un projet politique et social visant à l'émancipation collective. Les mesures annoncées, comme la privatisation partielle de l'économie ou l'ouverture aux capitaux étrangers, sont perçues comme une dérive vers un modèle où l'État perd son rôle central. Les critiques soulignent que ces réformes risquent de reproduire les inégalités et les injustices qu'elles prétendent combattre, en transformant des droits sociaux en opportunités économiques réservées à une minorité.

