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Dans le camp de Tsoundzou, à Mayotte

The Conversation France · mis à jour il y a 14 j

Dans la mangrove de Tsoundzou, au sud de Mamoudzou, plusieurs centaines de demandeurs d’asile, dont beaucoup venus de République démocratique du Congo, de Somalie ou du Yémen, vivent dans des abris de fortune. Au-delà de la crise politique et humanitaire, actuellement sous le feu de l'actualité avec l’évacuation d'une partie des habitants , ce camp éclaire les transformations des migrations vers Mayotte et les mécanismes par lesquels se construisent de nouvelles figures de l’altérité, observent les chercheurs Alice Corbet et Anthony Goreau-Ponceaud, qui se sont rendus sur place en mai et juin.

Un camp méconnu

Le camp de Tsoundzou, situé dans la mangrove au sud de Mamoudzou à Mayotte, abrite plusieurs centaines de demandeurs d’asile, principalement originaires de République démocratique du Congo, de Somalie ou du Yémen. Contrairement à l’image souvent associée à Mayotte, où les migrations sont généralement liées aux Comores voisines, ce camp reflète une nouvelle réalité migratoire en provenance de régions plus lointaines comme l’Afrique orientale ou la Corne de l’Afrique. Les chercheurs Alice Corbet et Anthony Goreau-Ponceaud y ont mené une enquête en 2026, révélant les transformations des routes migratoires vers l’archipel. Le camp, apparu en 2025 après le démantèlement d’autres campements comme celui de Cavani, illustre la consolidation de ces nouvelles routes, avec une arrivée croissante de migrants non comoriens.

Une migration en mutation

Les flux migratoires vers Mayotte ont évolué ces dernières années. En 2021, les Comoriens représentaient 78 % des nouvelles inscriptions au Structure de Premier Accueil des Demandeurs d’Asile (SPADA), un organisme local. Cependant, cette proportion a fortement diminué : en 2022, ils ne représentaient plus que 54 % des primo-arrivants, tandis que les Congolais (RDC) étaient déjà 566. En 2024, les Congolais sont devenus le premier groupe national accueilli par le SPADA, avec 1 104 enregistrements, devant les Comoriens. Cette évolution montre que Mayotte s’inscrit désormais dans une route migratoire plus large, reliant les Grands Lacs africains aux Comores via la Tanzanie, et parfois jusqu’à la France métropolitaine.

Une vie organisée malgré tout

Malgré l’absence d’infrastructures de base comme l’eau courante, l’électricité ou l’assainissement, le camp de Tsoundzou s’est structuré avec le temps. Les habitants ont créé des commerces, des restaurants, une église, une mosquée, des espaces de coiffure et même un cabaret. Des groupes électrogènes fournissent de l’électricité à certains commerces. Le camp est organisé en allées bordées d’abris construits avec des matériaux de récupération comme des bâches, des bambous ou des tôles. Les habitants ont aussi développé une toponymie locale, nommant certains secteurs du camp d’après des quartiers de Mamoudzou, comme Kawéni pour les zones les plus précaires ou Petite-Terre pour les zones mieux aménagées. Cette organisation reflète une adaptation collective à des conditions de vie extrêmement difficiles.

L’attente, une épreuve quotidienne

L’expérience centrale vécue par les habitants du camp est celle de l’attente, souvent longue et incertaine. Les délais pour l’enregistrement d’une demande d’asile ou l’obtention d’un hébergement peuvent s’étendre sur plusieurs mois, voire plus. Cette immobilisation forcée transforme profondément le quotidien : beaucoup d’hommes ne peuvent plus travailler ni soutenir financièrement leurs familles restées au pays. Les journées sont rythmées par des discussions, des matchs de football improvisés ou l’espoir d’une évolution administrative. L’attente devient ainsi une réalité sociale qui structure les relations et les perspectives d’avenir des migrants. Le cyclone Chido, qui a frappé Mayotte en décembre 2024, a encore aggravé cette situation en endommageant 80 % du territoire et en retardant davantage les démarches administratives.

Les femmes, actrices clés

Les femmes jouent un rôle central dans l’organisation du camp, malgré les vulnérabilités spécifiques liées à leur genre. Elles sont souvent responsables de la prise en charge des enfants et exposées à des risques accrus d’exploitation sexuelle ou de prostitution. Certaines, identifiées comme particulièrement vulnérables par des associations, reçoivent une aide sous forme de bons alimentaires. Les femmes leaders, appelées leadeuses, créent des associations souvent organisées par origine ou langue et représentent le camp auprès des associations ou des journalistes. Par exemple, une Congolaise surnommée mère-boss coordonne le forum des femmes et sert de médiatrice et de porte-parole. Ces femmes incarnent une forme de résilience et d’organisation collective face aux défis du camp.

Santé et enjeux politiques

Le camp de Tsoundzou est devenu un objet de controverse politique, notamment en raison des risques sanitaires liés à la promiscuité, à l’absence d’équipements et aux difficultés d’accès à l’eau. Les habitants doivent souvent se rendre dans la mangrove pour leurs besoins, et les marées ou les pluies inondent régulièrement le camp, entraînant une accumulation de déchets. Les personnes malades craignent d’être arrêtées par la Police aux Frontières (PAF) lors de leurs déplacements vers l’hôpital, ce qui retarde leur prise en charge médicale. Certains responsables politiques dénoncent l’installation durable du camp et instrumentalisent les risques sanitaires, comme des rumeurs d’épidémies (Ebola, mpox), pour alimenter des discours de stigmatisation contre les migrants africains.

Ce que ça pourrait changer

Le camp de Tsoundzou illustre une transformation plus large des migrations vers Mayotte. Alors que les débats sur l’immigration mahoraise se concentraient auparavant sur les migrants comoriens, arrivés en *kwassa-kwassa* (embarcations légères à moteur), les habitants du camp sont désormais majoritairement originaires d’autres régions. Pourtant, les mécanismes d’exclusion restent similaires : les différences de nationalité ou de parcours s’effacent derrière une catégorie unique, celle du *migrant*. Ce camp révèle comment Mayotte s’inscrit dans une géographie migratoire plus vaste, dépassant l’archipel des Comores pour englober une partie de l’océan Indien occidental. Il met aussi en lumière les tensions entre contrôle des frontières, droit d’asile, impératifs humanitaires et préoccupations sécuritaires, des enjeux qui dépassent le cadre mahorais.

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