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Philosophie

Travailler parmi les siens : production pré-tayloriste dans une usine postsocialiste

Contretemps · mis à jour 25 sept.

Dans cet article, le politiste Denys Gorbach propose une analyse du procès de travail dans une usine postsoviétique de la zone périphérique de Kryvyi Rih, une ville industrielle dans l’est de l’Ukraine. L’examen de ce terrain spécifique est l’occasion de présenter certaines des dynamiques macroéconomiques et de classe à l’œuvre dans la société ukrainienne des années 2010, avant le début de la guerre menée à son encontre par la Russie.

Débat Braverman-Burawoy

L’article s’ouvre sur un débat central en sociologie marxiste du travail opposant Harry Braverman et Michael Burawoy. Braverman, auteur de Travail et capitalisme monopoliste (1974), soutient que le capitalisme moderne dégrade le travail en le déqualifiant grâce au taylorisme. Ce dernier sépare la conception et l’exécution des tâches, privant les ouvriers de leur savoir-faire et les transformant en « hommes partiels ». Burawoy, auteur de Produire le consentement (1979), critique cette vision en montrant que les ouvriers conservent une certaine autonomie via des jeux de productivité, comme le making out, qui leur permettent de négocier leur place dans le système. Pour Burawoy, le taylorisme n’a pas réussi à imposer un contrôle total, laissant place à des formes plus complexes de consentement au travail. Ce débat est crucial pour comprendre comment le travail est organisé dans les usines postsocialistes.

Usine Screenwind

Screenwind est une petite usine ukrainienne de 100 salariés, située à Kryvyi Rih, une ville industrielle de l’est de l’Ukraine. Fondée dans les années 2000, elle produit des fenêtres à double vitrage, symbole de la modernité capitaliste occidentale. Contrairement aux géants métallurgiques soviétiques voisins, Screenwind n’a pas d’héritage organisationnel socialiste. Son procès de travail repose sur une production pré-tayloriste, où les ouvriers conservent une certaine autonomie et un savoir-faire artisanal. L’usine incarne une forme de capitalisme postsocialiste où les relations entre patrons et ouvriers sont marquées par une proximité sociale et des intérêts partagés, contrairement aux grandes entreprises où le paternalisme est en déclin.

Contexte industriel local

Kryvyi Rih est un centre minier et sidérurgique majeur, construit dans les années 1960. Ces géants industriels, autrefois moteurs de l’économie ukrainienne, emploient des milliers de salariés et représentent une part importante du PIB national. Cependant, leur déclin s’accélère depuis les années 2010, menaçant l’emploi et l’identité collective des ouvriers. Cette situation rappelle celle des régions minières et sidérurgiques d’Europe occidentale, où la fermeture des sites a aussi fragilisé les communautés locales. Screenwind, en revanche, illustre une forme de dynamisme économique local, bien que marginal par rapport aux géants industriels.

Taylorisme soviétique

Contrairement aux idées reçues, le travail en URSS n’a jamais été pleinement taylorisé. Bien que Lénine et d’autres bolchéviques aient été fascinés par l’organisation scientifique du travail (NOT) de Frederick Taylor dans les années 1920, cette approche a été abandonnée dans les années 1930. Alexei Gastev, fondateur de l’Institut central du travail en 1921, a tenté d’appliquer ces méthodes en URSS, mais son travail a été critiqué comme « bourgeois » et il a été exécuté en 1939. L’industrialisation stalinienne a finalement privilégié d’autres formes d’organisation du travail, moins rationalisées mais plus adaptées au contexte soviétique.

Méthodologie de l'étude

Pour analyser Screenwind, l’auteur a mené une enquête ethnographique en se faisant embaucher comme ouvrier pendant deux mois (mars-avril 2019). Cette immersion a été complétée par des entretiens approfondis avec trois coéquipiers et deux cadres. L’objectif était de comprendre comment cette usine postsocialiste organise l’extraction de la plus-value, en comparant son procès de travail avec celui des grandes entreprises industrielles locales. Cette méthode permet de saisir les dynamiques réelles du travail, souvent invisibles dans les analyses macroéconomiques.

Production pré-tayloriste

À Screenwind, le procès de travail diffère des modèles tayloristes ou post-tayloristes (comme le toyotisme ou la lean production). Les ouvriers conservent une autonomie importante et un savoir-faire artisanal, contrairement aux grandes usines où les tâches sont strictement segmentées. Cette organisation pré-tayloriste repose sur une proximité sociale entre patrons et ouvriers, qui partagent parfois les mêmes origines locales. Les ouvriers perçoivent leur travail comme une activité collective et qualifiée, plutôt que comme une simple exécution de tâches répétitives. Cette configuration contraste avec les modèles capitalistes modernes, où la déqualification du travail est souvent la norme.

Autonomie et identité ouvrière

Les ouvriers de Screenwind bénéficient d’une autonomie notable dans leur travail, ce qui influence leur perception d’eux-mêmes. Ils se considèrent comme des artisans plutôt que comme de simples exécutants, une vision qui renforce leur sentiment d’appartenance à une communauté de travail. Cette identité collective est renforcée par des relations sociales étroites avec la direction, où les intérêts des patrons et des ouvriers peuvent parfois coïncider. Cette configuration s’éloigne des modèles capitalistes classiques, où la division entre conception et exécution est poussée à l’extrême, et où les ouvriers sont souvent aliénés.

Régimes de production postsocialistes

L’article s’appuie sur le concept de « régimes de production » développé par Michael Burawoy pour analyser Screenwind. Contrairement aux régimes despotiques ou hégémoniques des grandes usines postsoviétiques, Screenwind illustre une forme de régime où les ouvriers conservent une certaine agentivité. Cette configuration politique de la production repose sur des relations sociales locales et une organisation du travail moins standardisée. Elle montre que le capitalisme postsocialiste peut prendre des formes variées, allant au-delà des modèles tayloristes ou post-tayloristes classiques.

Ce que ça pourrait changer

L’étude de Screenwind remet en question l’idée d’une déqualification systématique du travail sous le capitalisme, telle que décrite par Braverman. Elle montre que des formes de production pré-tayloristes peuvent persister dans des contextes postsocialistes, notamment grâce à des arrangements informels et à une proximité sociale entre patrons et ouvriers. Cette configuration soulève des questions sur la subsomption du travail par le capital, c’est-à-dire sur la manière dont le capitalisme intègre et transforme les modes de production existants. Elle invite à repenser les théories classiques de l’organisation du travail dans des contextes non occidentaux.

Sujets complémentaires

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