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Cimetières, le grand déménagement

The Conversation France · mis à jour 27 sept.

Que deviennent nos corps après notre décès ? Dans des sociétés où la mort est de plus en plus invisibilisée, comment ont évolué nos rites ? Demain, à quoi ressembleront les cimetières ? L’enterrement ou l’incinération seront-ils remplacés par d’autres méthodes ? Comment le numérique transformera-t-il nos pratiques funéraires ? Pour répondre à ces questions et à bien d’autres, nous vous proposons une série de six articles sur le thème « Le corps après la mort », rédigés par des experts et illustrés par le dessinateur Vito. Ce premier épisode est consacré aux cimetières.

Cimetières en mouvement

Les cimetières, souvent perçus comme des lieux immuables, ont en réalité une histoire de déplacements et d’adaptations. En France, ces translations ont accompagné des évolutions majeures, comme le développement du christianisme au Moyen Âge, qui a conduit à regrouper les sépultures près des lieux sacrés. Au 16e siècle, l’urbanisation et les problèmes sanitaires ont poussé à déplacer des cimetières, comme celui des Innocents à Paris en 1780, entraînant la création des catacombes et des grands cimetières parisiens. Ces déménagements ne sont pas uniquement historiques : ils restent d’actualité face aux défis environnementaux et aux besoins d’aménagement du territoire. Les cimetières doivent aujourd’hui évoluer pour répondre aux enjeux climatiques, comme les inondations ou l’érosion côtière, qui menacent certains sites.

Risques climatiques

Le dérèglement climatique pourrait multiplier les translations de cimetières dans les décennies à venir. Des exemples internationaux illustrent cette tendance : en 2014, le cimetière d’Oso (États-Unis) a été relocalisé en raison d’un glissement de terrain, tandis qu’en Angleterre, à Happisburg, l’érosion menace un cimetière situé en falaise. En France, des situations critiques existent déjà, comme à Jugon-les-Lacs (Bretagne), où le cimetière de l’église, en zone inondable, a été fermé en 2022 après des décennies de délibérations. D’autres régions, comme le littoral (Dunkerque, Saint-Malo) ou la montagne (La Bérarde), sont également exposées à des risques de submersion ou de laves torrentielles. Ces déplacements s’imposent comme une nécessité pour éviter la disparition des sépultures sous les eaux ou la boue.

Procédure légale complexe

Le déménagement d’un cimetière est encadré par une procédure légale stricte, définie notamment par le Code général des collectivités territoriales. Une translation nécessite d’abord l’ouverture d’un nouveau cimetière ou la disponibilité d’espace dans un cimetière existant. La création d’un cimetière implique des étapes longues et coûteuses : études foncières, enquêtes publiques, diagnostics (hydrogéologique, écologique, archéologique) et obtention d’autorisations d’urbanisme. Une fois le nouveau cimetière opérationnel, la translation se déroule en trois phases. Pendant les cinq premières années, seules les familles peuvent demander l’exhumation de leurs défunts pour une réinhumation dans le nouveau cimetière, aux frais de la commune. Après ce délai, la commune peut procéder aux exhumations d’office, avec un regroupement des restes dans un ossuaire si nécessaire. Enfin, après cinq ans d’affermage et dix ans sans inhumation, le terrain peut être aliéné (vendu ou loué).

Enjeux fonciers et environnementaux

Les translations de cimetières soulèvent des défis majeurs, notamment en milieu urbain où le foncier est rare et cher. Les contraintes légales imposent des critères stricts pour l’implantation d’un nouveau cimetière : terrains élevés, exposition au nord, profondeur de la nappe phréatique, et respect des trames vertes et bleues (réseaux écologiques protégés). Ces conditions rendent les projets difficiles à concrétiser, surtout dans les zones densément peuplées. Par exemple, à Jugon-les-Lacs, le projet a débuté il y a 40 ans en raison de la complexité des étapes administratives et foncières. De plus, les déménagements impliquent souvent des coûts élevés et des délais imprévisibles, ce qui explique leur rareté. Les enjeux environnementaux, comme la préservation des sols ou la limitation de l’artificialisation, ajoutent une couche de complexité supplémentaire.

Impact sur les familles et la mémoire

Le déplacement d’un cimetière ne se limite pas à une opération technique : il redéfinit le rapport des familles à leurs défunts et à la sépulture. Les recherches montrent que les cimetières sont des lieux chargés de sens, où se cristallise l’ancrage territorial. Leur déménagement peut être perçu comme une rupture, surtout si le nouveau cimetière est éloigné du précédent. Les procédures doivent donc intégrer une dimension humaine, en associant les familles aux décisions et en garantissant la transparence des exhumations. Par exemple, les familles ont la possibilité de faire exhumer leurs proches pour une réinhumation dans le nouveau cimetière, mais cette option dépend de leur réactivité et de leur capacité à assumer les coûts associés. Le choix de l’emplacement du nouveau cimetière peut aussi influencer la perception de la mort, en la rendant plus ou moins visible dans le paysage urbain ou rural.

Ce que ça pourrait changer

Les exemples historiques de translations de cimetières offrent des enseignements précieux pour les projets futurs. Par exemple, le déplacement du cimetière des Innocents à Paris en 1780 a permis de créer les catacombes et de moderniser les pratiques funéraires. Cependant, certains déménagements ont été mal anticipés, comme l’absence de coordination entre la fermeture d’un cimetière et l’ouverture d’un nouveau, entraînant des désorganisations. Les procédures juridiques ont depuis été clarifiées, notamment sur la publicité des exhumations et le statut des restes mortels. Ces retours d’expérience soulignent l’importance d’une planification rigoureuse, d’une communication transparente avec les familles et d’une prise en compte des enjeux climatiques pour éviter des situations critiques dans les décennies à venir.

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