Les fientes de manchots deviennent roses, et c'est plus grave que ça en a l'air
Moins de glace, moins de poissons et un régime forcé à base de krill qui colore leurs fientes en rose. Grâce à des images satellite, la science scrute désormais les excréments des manchots pour mesurer les dégâts du réchauffement climatique dans l'océan Austral.
Les manchots Adélie, des oiseaux marins vivant en Antarctique, produisent une grande quantité d’excréments, appelés guano, qui s’accumulent sur les rochers où ils nichent. Ces dépôts sont si importants qu’ils sont visibles depuis l’espace grâce aux satellites Landsat de la NASA. Une équipe de chercheurs a exploité des milliers d’images satellites prises depuis les années 1980 pour étudier l’évolution de leur régime alimentaire. Cette méthode permet de surveiller indirectement l’écosystème marin antarctique, sans avoir besoin de se rendre sur place, ce qui serait complexe et coûteux. Les manchots Adélie comptent parmi les prédateurs les plus nombreux de l’océan Austral et jouent un rôle clé dans l’équilibre écologique de la région.
La couleur du guano des manchots Adélie dépend de leur alimentation. Lorsqu’ils se nourrissent principalement de krill (de petits crustacés roses dont l’exosquelette n’est pas entièrement digéré), leurs excréments prennent une teinte rosée. À l’inverse, s’ils consomment davantage de petits poissons, le guano est plus clair. Les chercheurs ont utilisé un spectromètre, un appareil mesurant la couleur comme le ferait un satellite, pour analyser des échantillons de guano collectés en Antarctique. Ils ont ensuite établi un lien entre la couleur observée depuis l’espace et la proportion de krill dans leur régime alimentaire. Cette approche quantitative permet de suivre les variations de leur alimentation sur plusieurs décennies.
La quantité de glace de mer (banquise) en Antarctique influence directement le régime alimentaire des manchots Adélie. En présence d’une banquise abondante, ils se nourrissent davantage de petits poissons, ce qui est bénéfique pour leurs poussins : ces derniers sont alors plus lourds et ont plus de chances de survivre jusqu’à l’âge adulte. En revanche, lorsque la banquise recule, comme c’est le cas depuis les années 2010 avec des records historiques de couverture minimale, les manchots dépendent davantage du krill. Depuis 2010, la banquise a connu un recul spectaculaire, entraînant une baisse de la disponibilité en poissons et une augmentation de la consommation de krill par les manchots.
Les données recueillies montrent que les colonies de manchots Adélie dont l’alimentation est riche en poissons maintiennent ou augmentent leur nombre, tandis que celles qui consomment davantage de krill voient leurs effectifs diminuer. Par exemple, dans les régions où les manchots mangent moins de poissons, leur population a reculé au cours des dernières décennies. Le recul de la banquise, qui devrait se poursuivre, aggrave cette situation. Les manchots Adélie font également face à une concurrence accrue pour leur nourriture, notamment avec les baleines à fanons (dont les populations ont augmenté depuis la fin de la chasse commerciale) et les manchots papous, qui étendent leur aire de répartition vers le sud en raison du réchauffement climatique.
L’exploitation du krill par l’humain ajoute une pression supplémentaire sur les manchots Adélie. Des chalutiers pêchent de grandes quantités de krill pour produire des compléments alimentaires ou nourrir des poissons d’élevage, réduisant ainsi la disponibilité de cette ressource pour les manchots. Cette pêche est désormais concentrée dans des zones où des règles de conservation avaient été mises en place pour protéger les écosystèmes. Les chercheurs soulignent que cette activité pourrait avoir des conséquences négatives sur les populations de manchots, déjà fragilisées par le recul de la banquise et la concurrence avec d’autres espèces.
L’utilisation des images satellite a permis aux chercheurs de suivre l’évolution du régime alimentaire des manchots Adélie sur plusieurs décennies, sans avoir à se rendre sur place. Cette méthode est particulièrement adaptée à l’Antarctique, une région isolée et difficile d’accès. Les progrès technologiques, comme l’amélioration de la résolution des images ou l’ajout de nouveaux capteurs, offrent des perspectives pour mieux surveiller les espèces sauvages et comprendre les impacts du changement climatique. Les chercheurs estiment que ces outils pourraient transformer la manière dont nous étudions et protégeons les écosystèmes marins en Antarctique.

