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Culture

Les albums sans texte ou l’art d'un silence bavard

France Culture - Savoirs · mis à jour il y a 16 j

Même quand les livres décident de ne plus parler, ils ont toujours des choses à nous dire. On revient sur l’histoire et quelques grands titres de cette catégorie d’albums que l’on appelle « sans texte »..

Définition albums sans texte

Les albums sans texte sont des livres d’images destinés principalement aux enfants, qui racontent une histoire ou transmettent un message sans utiliser de mots écrits. Leur narration repose entièrement sur les illustrations, les couleurs, les formes et la composition des pages. Ce genre d’albums s’adresse particulièrement aux tout-petits, qui ne savent pas encore lire, mais aussi aux enfants plus grands ou aux adultes, car il invite à une interprétation personnelle et à une observation attentive. Par exemple, l’album Petit-Bleu et Petit-Jaune de Leo Lionni, bien qu’à l’origine sans texte, a finalement été complété par un texte à la demande de l’éditeur américain. Ces albums jouent sur le silence pour stimuler l’imagination et la créativité du lecteur.

Origines britanniques et françaises

L’histoire des albums sans texte modernes commence au début du XXe siècle au Royaume-Uni, mais c’est en France que le genre s’est structuré. En 1949, la collection Histoires en 3 images du Père Castor (éditions Flammarion) a marqué un tournant en proposant des récits en trois scènes illustrées, destinées aux enfants ne sachant pas encore lire. Par exemple, Le chien de cirque ou Le Petit âne, illustrés par Romain Simon, utilisaient cette technique pédagogique. En 1965, Gerda Muller a poursuivi cette approche avec la collection Histoires en 4 images, où l’enfant était encouragé à verbaliser ce qu’il voyait. Ces albums reflétaient une volonté d’éveil par l’image, avant même l’acquisition de la lecture.

Pionniers et précurseurs

Parmi les précurseurs du genre, Leo Lionni se distingue avec Petit-Bleu et Petit-Jaune, publié en 1959. À l’origine, l’auteur avait proposé une version entièrement non figurative à son éditeur, qui a ensuite demandé l’ajout de texte pour faciliter la compréhension. Un autre pionnier est l’Italienne Iela Mari, dont l’album Les aventures d’une petite bulle rouge (1968) est devenu un classique. Cet ouvrage épuré, avec un dessin au trait noir sur fond blanc et une bulle rouge qui se transforme en différents objets (ballon, pomme, parapluie), illustre l’art de la métamorphose visuelle. Ces œuvres ont posé les bases d’un langage narratif basé sur l’image pure.

Mitsumasa Anno et l’art du voyage

Le Japonais Mitsumasa Anno, ancien instituteur passionné par l’Europe, a marqué le genre avec des albums comme Ce jour-là… (années 1970), un carnet de voyage visuel. Dans cet ouvrage, un cavalier traverse des paysages variés (prairies, hameaux, villes) où des personnages s’activent autour de lui. Le récit, contemplatif et riche en détails, permet une relecture à chaque fois différente, révélant de nouveaux éléments. Anno a ainsi exploré la narration par l’image en s’appuyant sur des décors évolutifs et des scènes de vie quotidienne, offrant une expérience immersive et poétique.

Rôle du décor et des détails

Dans les albums sans texte, le décor n’est pas un simple arrière-plan : il participe activement à la narration. Par exemple, dans Devine qui fait quoi de Gerda Muller, l’histoire se construit à partir de traces (pas, pattes d’animaux, traces d’oiseau) laissées dans la neige, menant à un dénouement inattendu. Un autre exemple est La Vague (2008) de Suzy Lee, où la pliure centrale du livre sert de frontière entre la terre et l’eau, renforçant l’immersion du lecteur. Ces choix artistiques montrent comment les auteurs utilisent l’espace, les couleurs et les éléments visuels pour guider l’interprétation et créer du sens.

Anne Brouillard et le rythme des images

L’illustratrice belge Anne Brouillard est une figure majeure du sans texte. Son premier album, Trois chats (1990), est né d’une inspiration spontanée après avoir observé un chat noir et blanc sur une branche. Elle décrit ses œuvres comme des petits films muets, où le rythme est créé par la taille des images, leur ordre, leur occupation dans la page et les espaces blancs. Pour L’Orage, elle a d’abord travaillé avec un texte avant de le supprimer, estimant que les images seules portaient mieux la narration. Brouillard évoque aussi l’idée d’une bande-son invisible, composée des sons ambiants du lieu représenté (bruits de ville, cris d’oiseaux, pluie). Ses albums, comme Le sourire du loup ou La Grande Vague, sont des exemples de narration visuelle où chaque détail compte.

Ce que ça pourrait changer

Dans les années 2000, les éditions *Autrement Jeunesse*, fondées par Henry Dougier, ont lancé une collection dédiée aux *albums sans texte* intitulée *Histoires sans paroles*. Cette initiative a contribué à populariser le genre et à le rendre accessible à un public plus large. Aujourd’hui, certains titres d’Anne Brouillard, comme *L’Orage* ou *Le sourire du loup*, sont épuisés mais restent disponibles en bibliothèque. D’autres, comme *La Vague* de Suzy Lee ou *Ce jour-là…* de Mitsumasa Anno, sont édités par des maisons comme *L’École des loisirs* ou *Kaléidoscope*. Ces références montrent l’évolution et la pérennité de ce genre littéraire, qui continue d’inspirer auteurs et illustrateurs.

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