Compte à rebours pour sauver les témoignages des anciens pensionnaires
Un projet vise à alerter les Canadiens sur la destruction des témoignages et tenter de les préserver..
Deux femmes, Connie Walker, journaliste issue de la Première Nation Okanese, et Kimberly Murray, avocate mohawk, lancent un appel urgent pour sauver les témoignages de 38 000 anciens pensionnaires des pensionnats pour Autochtones avant leur destruction prévue le 19 septembre 2027. Ces témoignages, recueillis entre 2007 et 2022 dans le cadre de la Convention de règlement relative aux pensionnats indiens (CRRPI), détaillent les violences physiques, sexuelles et psychologiques subies par les enfants autochtones dans ces institutions. La CRRPI prévoyait initialement la destruction de ces documents 15 ans après la fin du processus, mais le gouvernement fédéral et la Commission de vérité et réconciliation souhaitaient leur préservation. Cependant, la Cour suprême a statué que ces archives devaient être détruites, car la confidentialité avait été promise aux survivants lors de leur témoignage. Cette décision a motivé le lancement du projet Indian Residential School Records (Archives des pensionnats autochtones), visant à créer une nouvelle base de données avant la date limite.
Les 38 000 témoignages ont été recueillis dans le cadre d’un processus d’indemnisation pour les survivants des pensionnats autochtones, qui a duré de 2007 à 2012. Ces récits, souvent bouleversants, décrivent des abus répétés commis par des prêtres, religieuses et employés de ces institutions. Par exemple, Connie Walker a obtenu 485 poursuites judiciaires liées au pensionnat St. Michael’s en Saskatchewan, révélant plus de 200 allégations d’abus sexuels impliquant 16 prêtres, 13 religieuses et 15 membres du personnel. Ces documents, bien que publics, sont conservés dans des centres d’archives judiciaires et pourraient contenir des informations cruciales, comme l’identité des responsables ou des enfants disparus. Pourtant, seulement une centaine de survivants ont demandé à recevoir une copie de leur témoignage ou à ce qu’il soit archivé au Centre national de la vérité et de la réconciliation à Winnipeg.
Le projet Indian Residential School Records vise à compiler les dossiers judiciaires des poursuites intentées par les survivants avant 2006, avant même la signature de la CRRPI. Ces dossiers incluent des actes introductifs d’instance, des mémoires en défense, des transcriptions de témoignages et des déclarations sous serment. L’objectif est de reconstituer une archive complète des violences subies dans chaque pensionnat, en s’appuyant sur des preuves concrètes. Connie Walker, dont le père a fréquenté le pensionnat St. Michael’s, a utilisé des demandes d’accès à l’information pour obtenir ces documents. Elle souligne que ces archives permettent de mieux comprendre l’ampleur des sévices et leurs conséquences intergénérationnelles, comme les traumatismes vécus par les familles des survivants. Le projet inclut également un balado pour sensibiliser les survivants à l’urgence de sauvegarder leurs témoignages avant leur destruction.
Kimberly Murray, ancienne interlocutrice spéciale indépendante pour les enfants disparus et les tombes anonymes, estime que les survivants n’ont pas été suffisamment informés sur la possibilité de conserver leurs témoignages ou sur la date limite de destruction. Beaucoup ignorent que leurs récits seront détruits le 19 septembre 2027 et que leurs familles n’ont aucun droit de récupérer ces documents après leur décès. Murray souligne que les survivants n’ont pas donné un consentement éclairé pour cette destruction, car ils n’ont pas été correctement informés des options disponibles. Elle craint que cette perte d’archives n’efface des preuves de crimes contre l’humanité, comme des expériences médicales non éthiques ou des inhumations non déclarées. Le projet cherche donc à alerter les survivants et à leur offrir des solutions pour préserver leur histoire.
Les archives des pensionnats autochtones contiennent des preuves des violences systémiques subies par les enfants autochtones, allant des abus physiques et sexuels aux expériences médicales non consenties. Ces documents sont essentiels pour établir la vérité sur ces crimes, dont la nature est parfois niée ou minimisée par une partie de la population canadienne. Stephen Kakfwi, ancien premier ministre des Territoires du Nord-Ouest et survivant du pensionnat Grollier Hall, insiste sur l’importance de préserver ces témoignages pour les générations futures. Il explique que ces archives permettent aux familles de comprendre ce que leurs proches ont vécu et de briser le silence entourant ces traumatismes. Le projet *Indian Residential School Records* cherche à remettre ces documents aux survivants et à leurs familles, afin qu’ils puissent décider de leur avenir, qu’il s’agisse de les archiver, de les détruire ou de les utiliser pour des actions en justice.

