Ottawa paie des millions pour une formation sur l’IA générée par IA qui bafoue le français
À la suite des questions posées par «Le Devoir», un doublage français a été ajouté aux vidéos de la formation fédérale..
Le gouvernement fédéral canadien a financé à hauteur de 13 millions de dollars une formation en ligne sur l’intelligence artificielle (IA) destinée aux étudiants, intitulée « L’IA pour tous : l’essentiel pour les étudiants ». Cette formation, mise en ligne le 21 septembre 2026, a été développée par l’Alberta Machine Intelligence Institute (AMII), un institut de recherche albertain. Elle vise à démocratiser l’usage de l’IA auprès des étudiants du niveau postsecondaire. Le ministre canadien de l’Intelligence artificielle et de l’Innovation numérique, Evan Solomon, a salué cette initiative comme « pratique », « cool » et « amusante », malgré sa longueur, avec un glossaire de 13 pages. Cependant, des experts québécois, comme Normand Roy (professeur à l’Université de Montréal), soulignent que cette formation ressemble à des initiatives déjà existantes ailleurs et ne propose pas de contenu innovant.
Une partie du contenu de cette formation a été générée par l’IA elle-même. Selon une analyse menée par le logiciel Pangram sur des extraits aléatoires des versions française et anglaise, certains paragraphes auraient été rédigés à 100 % par une IA. Cette utilisation n’a pas été clairement expliquée par l’AMII ni par le ministère Innovation, Sciences et Développement économique, malgré plusieurs demandes de précisions. Normand Roy critique cette absence de transparence, qui pourrait nuire à la confiance du public envers les outils éducatifs liés à l’IA. Pourtant, la stratégie nationale fédérale en matière d’IA, publiée en juin 2026, place la confiance comme un objectif central. L’AMII, bien qu’institut de recherche en IA, est perçu comme ayant un biais pro-adoption de cette technologie, ce qui questionne son impartialité.
La version française de la formation a initialement posé problème. Les vidéos étaient majoritairement en anglais, sans sous-titres ni traduction, et certains liens externes renvoyaient vers des ressources anglophones. Des termes comme GenAI (pour désigner l’IA générative) étaient utilisés, alors que l’acronyme recommandé en français est IAG (intelligence artificielle générative). Après des questions posées par Le Devoir, l’AMII a ajouté un doublage en français aux vidéos, en précisant que cette mise à jour était planifiée et non liée aux interrogations de la presse. L’institut a admis avoir proposé des vidéos unilingues anglaises pendant cinq semaines, le temps de finaliser le doublage professionnel. Le ministère a confirmé que l’AMII était contractuellement tenue de fournir une formation de qualité équivalente dans les deux langues officielles.
La formation fédérale ne mentionne aucune initiative québécoise en matière de littératie numérique, comme le guide pédagogique ou le cadre de compétence numérique publiés par le gouvernement du Québec en 2026. Mélina Poulin, doctorante à l’Institut national de la recherche scientifique (INRS), souligne que cette omission reflète un manque de considération pour les travaux locaux. Elle ajoute que l’AMII, en tant qu’institut de recherche en IA, adopte une posture pro-adoption, ce qui n’est pas neutre. Par ailleurs, l’éducation relève des compétences exclusives des provinces, mais le gouvernement fédéral, dirigé par Mark Carney, s’est attribué en 2026 la mission d’enseigner les bases de l’IA aux étudiants et éducateurs, y compris dès la maternelle. Cette initiative soulève des questions sur le respect des compétences provinciales.
La *commissaire aux langues officielles du Canada* a alerté sur les risques de recul des services en français liés à l’utilisation de l’IA. Plusieurs groupes québécois, comme le *Consortium de recherche en IA*, travaillent sur des projets d’éducation à l’IA, mais ne sont pas cités dans la formation fédérale. **Mélina Poulin** exprime son malaise face à l’utilisation de termes non standardisés en français, comme *GenAI*, qui ne respectent pas les recommandations linguistiques. Ces choix pourraient renforcer des biais culturels et linguistiques dans les outils éducatifs. Le Québec, avec ses propres initiatives, est particulièrement concerné par cette centralisation fédérale, qui pourrait marginaliser les approches locales.

