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Peut-on s’inspirer du Japon pour repenser la durabilité de la filière textile en France ?

The Conversation France · mis à jour 27 juil.

Vous voyez trois kimonos ? C'est aussi un modèle original de reconditionnement de l'industrie textile. Damian Hutter/Unsplash , CC BY Re conditionner le textile pourrait être un moyen de réduire l’empreinte écologique du secteur.

Industrie textile polluante

L’industrie textile est le quatrième secteur le plus polluant au monde, responsable d’environ 8% des émissions mondiales de gaz à effet de serre et de 20% de la pollution des eaux potables. Ce secteur génère une quantité massive de déchets, contribuant à des catastrophes environnementales, comme le montre l’exemple du Ghana, devenu une décharge de vêtements usagés. En France, malgré une avance européenne avec la responsabilité élargie du producteur (REP), seulement 32% des textiles et chaussures mis sur le marché en 2023 ont été collectés, et moins de 60% de ces produits collectés étaient réutilisables en raison d’une qualité insuffisante. La REP est un mécanisme où les producteurs financent la collecte et le recyclage de leurs produits en fin de vie, mais son efficacité reste limitée dans le textile.

Deux leviers limités

Pour réduire l’impact environnemental du textile, deux solutions principales sont souvent évoquées : réduire la production de vêtements neufs, ce qui implique de remettre en cause les modèles économiques dominants et les habitudes de consommation, ou généraliser la collecte et le recyclage, une approche qui maintient des niveaux de production élevés pour des raisons de rentabilité. Ces deux leviers se heurtent à des obstacles économiques et sociaux. Une troisième voie, rarement explorée, est le reconditionnement, qui va au-delà de la simple seconde main. Il inclut l’entretien, la réparation, l’échange, l’adaptation et la réutilisation des vêtements, visant à prolonger leur durée de vie. Ce modèle limite l’impact environnemental tout en créant des emplois locaux dans des secteurs comme le tri, la réparation ou le re design. Cependant, son développement est considéré comme difficile dans un contexte de consommation de masse.

Modèle japonais historique

Le Japon a pratiqué le reconditionnement textile à grande échelle entre les années 1920 et 1960, une pratique qui concernait jusqu’à un kimono teint sur deux vendu à Kyoto. Ce modèle s’est développé en réponse à des ressources limitées, notamment en coton, et à une demande croissante. Dès le XVIIIe siècle, deux types de marchés coexistaient : l’un dédié aux textiles neufs invendus à moderniser, l’autre à l’occasion, où les vêtements étaient vendus sans réparation mais avec un tri rigoureux. Ces marchés alimentaient un réseau national, incluant des colporteurs et des enchères régionales. Le reconditionnement est devenu une industrie à part entière, structurée autour de corporations et syndicats spécialisés dans des compétences techniques comme la réparation, la teinture ou le nettoyage.

Rôle clé du shikkai

Au cœur du système japonais de reconditionnement se trouve le shikkai, un intermédiaire qualifié qui coordonne l’ensemble du cycle de vie d’un vêtement. Contrairement à un simple revendeur, le shikkai évalue l’état du tissu, conseille le client sur les options de reconditionnement, supervise les réparations et mobilise un réseau d’artisans spécialisés. Il peut aussi servir de point de vente, mais son rôle principal est d’orchestrer un écosystème artisanal complexe. Cette fonction d’intermédiaire qualifié est essentielle pour assurer la qualité et la traçabilité des vêtements reconditionnés. Le shikkai incarne ainsi la proximité et l’expertise qui rendent ce modèle viable.

Valeur du vêtement reconditionné

Trois facteurs expliquent le succès du reconditionnement au Japon. D’abord, la structure simple et standardisée du kimono, où la valeur réside dans la qualité du tissu et des motifs plutôt que dans la coupe, facilite les réparations. Ensuite, les vêtements constituent une forme de capital mobilisable : par exemple, une maison guerrière en 1842 a récupéré l’équivalent de la moitié de son revenu annuel en vendant son stock de vêtements. Enfin, le Japon dispose d’un vivier d’artisans hautement qualifiés, organisés en réseaux territoriaux fins, qui limitent la perte de valeur lors des reconditionnements. Ces artisans couvrent des microspécialisations comme le tri, la préparation ou la transformation des textiles, souvent exercées par des femmes dans des contextes informels.

Ce que ça pourrait changer

La France a adopté en 2026 une loi visant à réduire l’impact environnemental de l’industrie textile, mais certains acteurs la jugent insuffisante. L’expérience japonaise montre pourtant qu’il est possible de concilier consommation et durabilité environnementale grâce au reconditionnement à grande échelle. Ce modèle nécessite de déplacer la création de valeur de l’achat de produits neufs vers leur entretien, leur réparation et leur circulation prolongée. Pour y parvenir, il faut rendre ces pratiques désirables et structurer un écosystème artisanal et commercial adapté, comme l’a fait le Japon. Cette approche pourrait inspirer la France pour repenser sa filière textile de manière plus durable.

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